Laïcité, protestantisme, famille, associations et gouvernance

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MEDIAS 2008: impact électoral, impact éducatif, impact moral ?

Comment résister ?


Le verrouillage médiatique
à la française. 

  Pour tenter de comprendre comment les medias ont joué  de N. Sarkozy et Segolène Royal en 2007 et ce qui nous attend en 2012.


"On doit se garder d’incriminer les journalistes.
Si un trop petit nombre d’entre eux servent réel -
lement l’idéal théorique de leur profession, c’est
que le public ne les y incite guère".

Jean-François Revel.

"Il est plus facile de séparer l’État de l’Église que
de la Pre s s e ."

Régis Debray.
 
      Les démocrates ont toujours présenté la presse – désormais «les médias» – comme le contre-pouvoir par excellence, et la liberté de la  presse comme consubstantielle à la liberté tout court. Dans un chapitre de intitulé «Du rapport des associations et des journaux», Tocqueville1 établit une corrélation absolue entre démocratie locale, luxuriance de la presse et vitalité associative.
 
     Mais à trop confondre liberté d’opinion, puis liberté d’information et enfin liberté des médias, la corporation a fini par confondre la liberté et l’outil. Dans le monde entier, pour de simples raisons financières et techniques, les médias classiques manquent de plus en plus à leur vocation fondatrice. S’expliquerait alors, selon J.-F. Revel, le grand paradoxe de ce XXe siècle, qui aura été tout à la fois celui du plus grand progrès de la connaissance et de l’information et l’un des plus sanglants de l’histoire 2.


1. Déjà cité.
2. D’où le titre de son livre:La Connaissance inutile, Grasset, 1988.

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             Le cas français présente toutefois des caractéristiques aggravantes. Sur le plan financier, tout d’abord, non seulement la concentration réduit à une peau de chagrin le monde des centres de pensée libre, mais le peu qu’il en reste dépend beaucoup trop du marché publicitaire et, indirectement, des marchés publics. Le public, quant à lui, est tout à la fois beaucoup trop concentré sur le plan sociologique et incapable de se mobiliser en force civile susceptible de faire contre-pouvoir. Enfin la profession résiste mal aux maux français majeurs que sont le corpoatisme et le conformisme. La classe médiatique apparaît ainsi homogène à 80% dans sa défense du statu quo politique, social et économique, comme dans son attachement révérenciel aux thèses de la génération morale.
" Nous étions la première génération Bobo a pu écrire Ariane Chemin parlant de Science Pô 1986. Elle vient de quitter le Monde pour l'Obs.
 
         C’est l’une des caractéristiques de l’exception française actuelle que naisse, en pleine déshérence idéologique, une coalition de journalistes intellectuels avec des intellectuels secondaires, transformant la profession en plate-forme de lutte, affermée à une poignée d’intervenants. Cela vaut, à la France, des médias trop conformistes pour ce qu’ils ont de «trotskystes» et vice versa. Et pourtant, l’opinion semble s’accommoder de cette chape de plomb.
          Ce paradoxe surprend à juste titre les observateurs étrangers. Dans toute autre démocratie, les «affaires politico-financières» de la double décennie 1980-2000 auraient provoqué, pour commencer, un tollé médiatique, tout comme le Watergate, puis, de multiples crises, et en tout cas une saine alternance des équipes, de gauche comme de droite. Cela s’est produit, outre aux États Unis, en Italie, Grande-Bretagne et Allemagne. En France rien de comparable et le lynchage médiatique protège, avec la pensée unique, la tyrannie du statu quo 3.
 
Concentration des producteurs

En France, quatre-vingts quotidiens nationaux en 1914, vingt-huit  en 1946, une dizaine en 2000; deux cent quarante-deux quotidiens régionaux en 1914, soixante-cinq en 1990.
Une fois que Le Monde, Le Nouvel Observateur, Libération,L’Express, Les Inrockuptibles, Télérama, Europe 1, Charlie hebdo, RTL, France Inter, France Culture, TF1, France 2, France 3, Canal Plus, A l e rt e, etc. ont rendu leur verdict, c’en est fini de toute désobéissance.

Pour Régis Debray, point n’est besoin de lynchage, cette «technique de brutes nocturnes». L’excommunication, mieux l’ostracisme s’effectue en plein jour mais tacitement.
La concentration favorise le conformisme. Pour Jean-François Kahn, pratiquement, aujourd’hui trois journaux font l’opinion; l’ensemble des médias leur emboîte le pas ensuite. C’est vrai aussi bien de  la presse régionale que des radios et des télévisions   4.

Lucide et cynique, Alain Minc confirme 5: «Le système médiatique sécrète une concentration de pouvoir auprès de laquelle l’accumulation du capital, chère à Marx, représente une bluette. Un tri s’est effectué qui n’a profité qu’à une poignée d’intellectuels.» Parole d’orfèvre! Les médias TV, y compris les chaînes publiques et les professionnels, ne cessent de se dire au service du public et de la culture. En réalité le «p u b l i c» ce sont leurs  clients, c’est-à-dire les annonceurs. Il dépendent non seulement de l’audimat, mais aussi de leurs actionnaires marchands de béton, de canon ou d’eau, donc de contrats publics. Le téléspectateur n’est plus une fin, il est un moyen. A. Etchégoyen membre du cabinet de M. Aubry de s’alarmer à juste titre 6: «Dans notre société ce sont évidemment ceux qui sont à la fois médiateurs, producteurs et diffuseurs qui occupent les lieux de pouvoir les plus décisifs.

Le débat sur le service public de TV est sans dessus dessous. Tous les repères ont été perdus depuis que la gauche a soudainement abandonné son credo idéologique en créant Canal Plus, en 1984, et La Cinq, en 1985. On peut être étonné de voir que le questionnement moral est presque absent de ce monde, sans conteste le plus cynique de notre société. » On rappellera que c’est aussi le monde du show-biz caritatif TV.

La  montée en puissance du groupe Vivendi, aux côtés des groupes Bouygues, Lagardère ou Dassault, illustre, en termes financiers, les propos de personnalités aussi diverses que MM. Kahn, Minc, Debray, Etchégoyen et Schneidermann. Vivendi  a failli devenir le troisième groupe mondial de communication. Beau début pour un concessionnaire de service public.
 
3 La formule est de Claude Imbert dans son éditorial du Point 23 mars 2000
4. J.-F. Kahn, «Le lynchage médiatique», Panoramique, 1998.
5. L’Ivresse démocratique, Gallimard, 1994.
6. La Valse des éthiques, déjà cité.

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            Surtout quand on pense à la cabale montée contre le malheureux Hersant ! C’est le Canard enchaîné du 12 juillet qui posera la cerise sur le gâteau en révélant les liaisons dangereuses de Catherine Tasca sous le titre «La ministre qui connaît bien la Bourse». On y apprend que la ministre de la Communication, puis de la Culture, a pantouflé, de 1988 à 1991, et de 1993 à 1997, dans une filiale de Canal Plus où elle aurait reçu des stock-options comme salariée, stock-options qu’elle aurait levées avant son entrée au gouvernement Jospin. La voici alors chargée de donner le feu vert de la France à la fusion Vivendi- Universal. Et la ministre qui défile en tête de la Gay Pride de répliquer au Canard: «Mais c’est ma vie privée 7!»

En 2008 , dans quel état sont et Libération et le Monde ?

Concentration des journalistes

  Le même journaliste, qui estime anormal qu’un politique puisse être à la fois maire, député et président de région, ne verra qu’avantage à cumuler chronique imprimée, tranche radio et créneau télé, constate R. Debray. Songeons au nouveau zélote de la «France protestante», A. Duhamel...

   Pour Serge Halimi, c’est l’argent qui saisit la profession journalistique par le haut. On résiste difficilement à des rémunérations de style 6 millions annuels pour Poivre-d’Arvor, 3 millions pour Anne Sinclair, 2,8 millions pour G. Carreyrou8. Outre les salaires, il y a des à-côtés monétaires  (les «ménages 9 ») et symboliques énormes, nés des relations étroitement incestueuses entre les politiques – et d’abord des trésoriers des partis –, l’argent et les médias, excellemment dé- crites par Sophie Coignard et Alexandre Wickham déjà cités.

Enfin on épargnera au lecteur toute redite sur le sujet connu des vedettes de TV devenues «proprié taires - producteurs», riches à millions grâce aux juteux contrats des chaînes publiques. On renverra, pour conclure, aux analyses sans appel d’un expert, V. Giscard d’Estaing:
 
7. Avec un humour carnassier A. Cotta suggère aux grands capitaines d’industrie de publier les noms des anciens fonctionnaires, journalistes et politiciens figurant ou ayant   figuré sur leurs déclarations de salaires.
8. Le Monde diplomatique, septembre 1997.
9. Prestations de communication, fort bien payées, pour le compte d’entreprises privées.

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               «En France, à la différence des États-Unis ou de l’Allemagne où ceux-ci sont géographiquement séparés, le pouvoir politique et le pouvoir médiatique sont concentrés tous deux dans la capitale, à Paris. Même si les présentateurs de télévision parlent des «p o l i t i q u e s» comme appartenant à un groupe différent, il s’agit en fait d’un milieu unique: les journalistes et les hommes politiques du milieu parisien fréquentent les mêmes restaurants où ils recueillent les mêmes rumeurs, adoptent les mêmes modes vestimentaires, utilisent le même vocabulaire. [...] Ce milieu a les yeux fixés sur deux compteurs: les sondages et l’audimat, deux sources d’information qui réagissent l’une sur l’autre. »


Concentration du public

     La concentration n’est pas moindre chez les consommateurs privilégiés de médias, soit, selon E. Todd, la caste riche, et selon J. Julliard les «intellectuels secondaires, lecteurs de Libé». Mais le mot raréfactionconvient sans doute mieux que celui de concentration. Seuls  19% des Français lisent un quotidien national, et l’écoute des journaux TV ne cesse de baisser. La dernière enquête internationale donne la France au vingt-huitième rang pour la lecture de quotidiens et au second pour la lecture de magazines. Cet écartèlement ne mobilise guère la réflexion des politologues. Il signifie pourtant que la presse quotidienne nationale et nommément Le Monde, Libérationet Le Figaro n’exercent plus leur monopole qu’à la marge.
   E. Todd  10 rejoint Bourdieu en durcissant la critique sociale: «Détenteurs d’un pouvoir monétaire supérieur, les membres de la nouvelle classe culturelle sont la clientèle des journaux, par leurs achats directs, mais plus encore à travers le mécanisme du financement de la publicité. Le marketing de presse s’intéresse de façon prioritaire, si ce n’est exclusive, au lectorat des cadres supérieurs, dont la sensibilité devient en pratique celle de la presse. La mise en phase des journaux est d’autant plus facile que les journalistes eux-mêmes appartiennent, par tous leurs paramètres sociologiques fondamentaux, à la nouvelle classe. Niveau culturel élevé, revenu suffisant, catégorie professionnelle supérieure, ces indicateurs définissent le centre de gravité de tous les magazines. »


10. L’Illusion économique, Gallimard, 1998.

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          Pour J. Julliard, une nouvelle réalité sociale a éclaté au grand jour lors de la manifestation contre la loi Debré, le 22 février 1997. Il s’agissait de professionnels des médias et de l’image, comédiens, écrivains, ibraires, musiciens, enseignants et chercheurs, gens de l’édition, documentalistes, étudiants, lycéens, personnels du secteur sanitaire et social, médecins, hospitaliers, psychiatres. Dans son livre "Pourquoi les pauvres votent à droite" , préfacé par Serge Halimi,T. Frank les nomme "manipulateurs de symboles"  et précise: "Leur suffisance est devenue plus insupportable que l'impudence des possédants".
          Selon un sondage IFOP-Le Monde auprès de 3322 personnes ayant participé à la manifestation, plus de deux tiers avaient un niveau d’études au moins égal à deux ans d’enseignement supérieur. En revanche les ouvriers ne constituaient que 4%du total, et les employés 11% .
             Les 55000 pétitionnaires contre la même loi, nommés dans un supplément de 48 pages de Libération, constituent l’ensemble social porteur du néo-intellectualisme. Pour ces 55000 intellectuels secondaires, l’émancipation des mœurs remplace l’émancipation des masses. Leur influence sur les médias constitue un élément de l’exception française.

              O. Spithakis parle, nous l’avons vu, de «génération Libé» . En France la presse ne peut, en effet, devenir cléricale, c’est-à-dire à prétention normative et moralisante, sans une forte composante intellectuelle. Depuis trente ans, ont conflué vers la presse sérieuse des journalistes intellectuels (diplômés d’université et militants rompus aux joutes idéologiques) d’une part, et, d’autre part des intellectuels journalistes. Cette coalition repose sur une communauté d’intérêts égoïstes et d’aspirations généreuses, le reflux des affrontements parti-sans libérant vers la communication un potentiel de militance désœuvrée11. Mais il faut surtout tenir compte des pesanteurs propres à la technique TV, c’est-à-dire à la domination croissante de l’image sur la démocratie d’opinion.

Image et politique
        Le développement de l’image affecte l’intelligence et la morale de «la génération», provoquant en retour une demande d’information d’un style dégradé. Seul le développement d’Internet pourra restaurer, demain, avec la lecture et la conversation, l’expression critique et la participation.


11. Régis Debray.
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En attendant, c’est mécaniquement que l’image télé produit trois perversions morales et politiques bien connues.

C’est tout d'abord la domination par le spectaculaire: sang, sexe, mort, frappant, émouvant, catastrophique, spectaculaire, etc.

C’est ensuite l’engouement moral, la bonne conscience – humanitaire ou autre – qui agissent comme des stupéfiants sur «la génération»; la moindre nuance s’entend comme une fausse note. Ordre Moral!

C’est enfin la nature même d’activités qui ont d’autant plus besoin de «communication» qu’elles ont moins de contenu mesurable. C'est la justification par l'affichage d'intentions sinon par les oeuvres
 
       Moins le résultat est quantifiable, plus il faut faire de bruit. Et plus le bruit croit, plus les gens sont désocialisés et dépersonnalisés. L’enchaînement est ici mécanique. Et c’est pourquoi la TV sépare les gens, alors que, jadis, syndicats, Églises, associations, partis créaient non seulement des ponts entre élites et peuple, mais entre citoyens. Il en va de l’image comme des clercs. Plus les syndicats et partis et tous les organismes intermédiaires sont faibles, plus le peuple, et d’abord les faibles, parce totalement isolés, sont une proie facile pour la civilisation de l’image. En acceptant la société de consommation, les classes moyennes désarmées rejoignent les classes supérieures dans l’individualisme qu’elle implique.

     La morale de l’image crée donc un nouveau type de comportement, peu compatible avec la participation. Elle conforte l’alliance que la middle-intelligentsia entretient avec le «paysage audiovisuel français12 ». Plus que de complot, c’est de consanguinité et de technique
de communication qu’il convient de parler.

     L’image prétend dire le réel et le vrai. Si le réel n’est plus que le visible, si le visible devient le vrai, alors la représentation l’emporte sur la réalité, et c’est le règne de l’idole, des fabricants d’image. Si bien que nous prenons du relatif pour de l’absolu, malentendu commun au totalitaire, à l’intégriste, au fanatique 13.

La morale de l’image favorise la représentation aux dépens de la participation. Mais, comme il faut nier cette évidence, les grands présentateurs à succès, tels Delarue, Field, Durand, Amar, et autres Karl Zéro convoquent sur leurs plateaux des ersatz de public strictement sélectionnés, qui miment la participation populaire à grands renforts d’applaudissements, cris et autres mouvements spontanés dûment orchestrés.

12. Ou PAF.
13. Régis Debray.
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 À faux médias, faux public, tel est l’hommage du vice à la vertu.

 
              La TV nous protège de l’enfermement, mais en même temps, elle nous rend éclectiques, tolérants jusqu’à l’indifférence. L’inaptitude au raisonnement général, à la réflexion, au recul du temps, cela peut produire des individus sympathiques, émotifs, gentils, attentifs à la singularité des situations et des êtres, mais finalement passifs. L’inaptitude à situer les choses par rapport au passé et au futur crée des individus qui vivent intensément des sincérités successives, qui privilégient des valeurs éphémères, des aventures «perso» et «micro», des tranches de vécu stérilisées, reality-shows très proches du concret, mais finalement sans mémoire, peu portés au respect de la parole donnée ou à la prépa- ration des lendemains pour autrui, prêts à fondre en larme devant un bébé. C’est la génération du cœur et des fleurs, du rap et du tag, de l’instant, la génération morale et «verte». Tel est le «public-cible et client - roi» de nos malheureux journalistes.

        Voilà pourquoi le fin du fin de l’action politique émane désormais d’Act Up avec le «die in», manifestation couchée mimant la mort, ou le «zap», action éclair chère à SOS Racisme en un lieu donné, destinée à capter, coûte que coûte, l’attention des médias. Mais de telles extrémités sont vouées à se détruire d’elles-mêmes, car l’insignifiance naît toujours de l’excès.

Image contre démocratie

        Si, la morale, ce n’est pas regarder mais agir, alors le lien télévisuel, lien sans échange, nous expose au risque de réduire la politique à l’économie, la loi aux lobbies, l’universel au particulier, l’histoire au fait divers, la République au dieu Société, le peuple à un échantillon d’audimat.
Ce jugement de R. Debray conduit à formuler quatre constats sur la génération politique enfantée par les médias.

   Premier constat : à la différence de l’écrit, l’image bouleverse la hiérarchie des valeurs, dans la mesure où, faute de temps, elle bouscule la hiérarchie des émotions. Voici le temps du culte de l’émotion donc de l’effet. Comment être émouvant en une minute? Comment faire des effets? Comment «faire vrai», disait Rocard, sinon en choisissant le «gros»?

    Deuxième constat : l’institution TV est à la fois plus forte que les anciennes institutions chargées de la morale, et beaucoup plus faible. Les institutions de jadis, Église et école, disposaient de la durée pour convaincre, car on ne pouvait zapper le curé ni l’instituteur. Aujourd’hui la TV produit, volontairement ou pas, la plus grande quantité de sens, donc de morale indicative, mais l’homme de télé se soucie davantage de plaire que de produire des valeurs dérangeantes, quand bien même il affectionne la pose du provocateur en mal de choquer le bourgeois. Ainsi s’explique l’étrange style moralisateur et «trotsko- conformiste» de la TV française.
 
   Troisième constat: devant ce bouleversement, les gens se mettent à penser et parler comme les médias. C’est vrai des humbles, ce qui est fâcheux, comme des responsables politico-publics de tous poils. Av e c Montand, Coluche, Bedos, le show-biz se met à délivrer des messages politiques, pendant que tous les leaders politiques se bousculent chez Drucker. Il est dangereux pour la démocratie que le révolté parle comme le ministre, qui parle comme le journaliste, qui parle comme le soc i o l o g u e1 4, et que tous se retrouvent sur les plateaux des émissions de variétés, offerts à la vindicte de claques juvéniles au conformisme a chevé .

  Quatrième constat : la morale tiède d’une société molle englue les écrans. On s’émeut aussi vite qu’on change d’émotion. R. Debray a mille fois raison, c’est le fidèle qui crée le clergé.


Génération de l’image

Spécificité de l’image et particularisme intello-médiatique hexagonal aidant, les relations entre la politique et l’argent se nouent sous le signe de la génération se référant à 68. Parlant de sa jeunesse en 1969, Edwy Plenel 15 ne s’en cache pas: «C’est ainsi que je fis mes classe..... 

14. A. Finkielkraut, déjà cité.
15. L’Épreuve, Stock, 1999.

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......  optant pour la discipline la moins oublieuse et la plus vigilante: le trotskisme, en sa variante sinon libertaire (s i c), du moins non sectaire.»

       Paul Yonnet est donc fondé à souligner la stratégie médiatique qui fit l’originalité de «la génération». Il est significatif que sur les vingt-cinq meneurs du mouvement de Mai-68 cités dans Générationpar Hamon et Rotman, huit sont journalistes, et ceux qui ne le sont pas, tels Kouchner et Castro, enjambent souvent les lucarnes16. Par conséquent, l’effet «génération», au triple sens démographique, médiatique et politique du terme, contribue paradoxalement au conformisme médiatique à la française, chez les journalistes comme chez les intellectuels secondaires. Au bout du chemin, c’est le paysage moralement dévasté des faux charniers roumains, des fausses conversations avec Fidel Castro, des vrais tutoiements avec les ministres et femmes de ministres, des vrais cadeaux et petites gâteries d’un Pierre Botton17, des vrais silences sur les propriétaires et dirigeants des médias, sur les travaux au noir et autres «pantoufles» des vedettes de la profession. Le paradoxe navrant est que seule la gauche radicale s’en offusque, preuve, s’il en fallait, de l’entente qui regne au sein de la classe publique.
 
Gauche radicale contre clergé médiatique sans morale

     La gauche «radicale», c’est-à-dire intolérante, sectaire et antidémocratique, produit une critique aussi hargneuse que talentueuse contre ce désastre médiatique et ceux que Bourdieu – principal béné-iciaire du système – nomme les «cardinaux de la pensée unique», «soucieux de supprimer les “corporatismes” bénéficiant aux salariés ou aux assurés sociaux et les cumuls dont profitent les hommes politiques, mais qui ne montrent jamais la même audace lorsqu’il s’agit de remettre en cause leur monopole médiatique. »
      Pour Bourdieu et Halimi18, «la presse écrite et audiovisuelle est dominée par un journalisme de révérence, par des groupes industriels et financiers, par une pensée de marché, par des réseaux de connivence. Alors, dans un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations oubliées,

16. Paul-Marie Couteaux.
17. Pierre Botton, Mes chers amis, Flammarion, 2000.
18. Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, édition Liber-Raisons d’agir, 1998.
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..... les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices, les services réciproques. Un petit groupe de journalistes omniprésents – et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence – impose sa définition de l’information-marchan- dise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. Ces appariteurs de l’Ordre sont lesnouveaux chiens de garde de notre système économique». L’on ne peut mieux combattre l’ordre moral médiatique! et l’on suggère au lecteur le plaisir de découvrir les portraits des têtes de turcs de S. Halimi, comme B.-H. Lévy, S. July, Ch. Okrent, Ph. Labro, A. Duhamel et A. Sinclair. On notera aussi le concept de «génération» appliqué à Michel Field qualifié de «symbole le plus récent d’une génération de journalistes qui, à coup d’au- daces très calculées, a réussi une assez belle reconversion du militantisme d’extrême gauche au centre gauche médiatique».
 
       Bien entendu S. Halimi attribue cette dépravation au culte du grand capital: «Culture d’entreprise, sérénade des grands équilibres, amour de la mondialisation, passion du franc fort, prolifération des chroniques boursières, réquisitoire contre les conquêtes sociales, acharnement à culpabiliser les salariés au nom des “exclus”, terreur des passions collectives : cette pensée unique, cette gamme patronale, mille institutions, organismes et commissions la martèlent. Mais rarement sans doute les médias, qu’ils soient de droite ou qu’ils se disent de gauche, lui auront autant servi de ventriloque, d’orchestre symphonique au diapason des marchés qui scandent nos existences dans un monde sans sommeil et sans frontières. Au service de la guerre, de l’argent, au service du commerce. » (Sic.)

Ultralibéralisme et Trotsky: même combat ?

Paradoxe des paradoxes, cet opuscule violemment anticapitaliste, s’achève sur un éloge homérique de la déontologie professionnelle américaine. L’auteur salue le fait que les journalistes d’outre-Atlantique se font en général un devoir d’informer de l’existence possible d’un conflit d’intérêts entre leur propriétaire et l’information qu’ils relatent. Ainsi ABC (qui appartient au groupe Disney) ou NBC (qui appartient à General Electric) le rappelleront chaque fois qu’ils traiteront une information intéressant directement leur principal actionnaire.

Second exemple, en cas de plagiat, le coupable est professionnellement discrédité et, dans les universités, cette pratique entraîne l’exclusion. En France elle est monnaie courante et reste impunie, à gauche comme à droite.
 
S. Halimi salue enfin la stricte morale avec laquelle les journalistes américains interdisent le renvoi d’ascenseur. Certains quotidiens i n t e r-d i s e n t f o r m e l l e m e n t à leur rédaction en chef de confier la critique d’un livre à quiconque connaît l’auteur, ou a lui-même écrit un ouvrage dont l’auteur aurait précédemment rendu compte, ou «entretient des liens étroits avec une personne souvent citée dans le livre en question». P a r comparaison, Halimi décrit le monde français des médias et de l’édition comme une jungle ultralibérale.

Les journalistes? Ce sont trente associés qui se partagent les jetons de présence d’un conseil d’administration, qui survivent à toutes les alternances politiques et industrielles. Le pouvoir intellectuel? «Quarante médiocrates (au grand maximum) ont pouvoir de vie ou de mort sur quarante mille auteurs 1 9.» Et Bourdieu de conclure 2 0: «Procédés qui en d’autres univers auraient  nom corruption, concussion, malversation, trafic d’influence, concurrence déloyale, collusion, entente illicite ou abus de confiance, et dont le plus typique est ce qu’on appelle en français le “renvoi d’ascens e u r ” . » Cela dit, Daniel Schneidermann souligne, dans Du journalisme après Bourd i e u 2 1, que le même Halimi invoque Le Monde diplom a t i q u ecomme la Loi et les prophètes pour écraser F. Furet, mais  néglige d’indiquer qu’il est salarié dudit journal. Halimi comme Bourdieu, Ramonet, Pierre Carles et autres Karl Zéro sont donc mal placés pour jouer les professeurs de morale.

Si la bretelle de l’autoroute lyonnaise ne fait l’objet d’aucune critique sur TF1, propriété de Bouygues concessionnaire de ladite bretelle, si l’émission C a p i t a l reste muette  sur les «a ff a i r e s» d’eau qui intéressent la Lyonnaise actionnaire de  M6, MM. Bourdieu, Halimi, Karl Zéro et les Guignols font silence sur  Vivendi actionnaire majoritaire de Canal Plus.

19. Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay 1979.
20. «Et pourtant», Libern° 25, décembre 1995.
21. Fayard 1999.
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L’exaspération de cette gauche radicale contre la génération morale relève donc moins de la lutte contre le grand capital ou pour la défense de la morale politique, que de l’empoignade pour le pouvoir médiatique. Cette frénésie justifie le jugement que J.-F. Revel porte sur les enragés en général : «Quand elles atteignent le stade du sectarisme persécuteur, la droite et la gauche cessent de se distinguer pour fusionner au sein d’une même réalité, le totalitarisme intellectuel. Les principes dont elles se réclament respectivement l’une et l’autre n’ont plus aucun intérêt. » Qu’il s’agisse de sociologie ou de médias, Bourdieu est bien le chef de file des enragés de la période. Et c’est à juste titre que D. Schneidermann le traite «d’imprécateur des médias le plus médiatisé de tous les temps».

Espoir sur le Net ?
L’exception médiatique française devient politiquement périlleuse.
Tout puissants, les médias ne connaissent d’autre contre-pouvoir que celui du marché. L’alternance démocratique ne les préoccupe point, car elle ne les concerne pas dans leur être. Cette situation en fait des alliés politiquement infidèles, qui nourrissent la volatilité de l’opinion; ils sont prêts à brûler dans l’instant ce qu’ils ont adoré. Pour un mot, un geste, un incident, le Premier ministre, qui enregistre hier les meilleurs scores dans les sondages après trois ans à Matignon, peut dégringoler demain des sommets dans l’abîme. Acquis pour 80% aux thèses de la génération morale, les médias constituent en revanche un facteur déterminant du conservatisme politicien français. Il n’y a pas d’ordre moral sans une profession de type clérical, assurant – avec le contrôle des esprits – la diffusion du paradigme et des idées à la mode.Concentration, centralisation, parisianisme, pesanteur de l’argent, de la politique et du corporatisme produisent au sein de la profession une concurrence sauvage, source d’instabilité et d’angoisse. Plus vulnérable, la classe journalistique est plus malheureuse en France qu’ailleurs. Les journalistes français n’ont pas le soutien populaire et démocratique d’un vaste public sourcilleux, vigilant et responsable, comme dans les démocraties plus solides que la nôtre. Et le Net n’en est qu’à ses débuts. L’omniprésence aux postes de direction de «la génération», l’étroitesse des relations entre le monde médiatique, l’édition et la middle-intelligentsia, produisent une situation fébrile parce
que trop compacte.
 
L’on débouche sur le cercle vicieux induisant que plus les médias influencent une opinion fragile, plus ils sont eux-mêmes influençables, et les dirigeants publics avec eux. La plus grande difficulté comme le plus grand défi politique de notre temps consistent donc à laïciser les médias pour parvenir à penser «libre». Or, le principal obstacle que rencontre cette nécessaire réforme se niche dans l’esprit public lui-même. Il n’y a ni complot ni diktat du capital, ni bourrage de crâne. La principale force de ce nouveau clergé, c’est notre faiblesse. Si le fidèle fait le clerc, c’est parce que la télé est dans nos maisons 24 heures sur 24 avec bientôt un écran par personne dans chaque chambre, la radio dans nos voitures, l’écrit tous les matins dans les kiosques, demain sur nos «portables». Jamais dans le
passé aucun clergé n’avait disposé de tels pouvoirs de diffusion face à un peuple aussi affamé de distraction, de fun et de pub, et finalement de sens. Si le verrouillage médiatique est à ce point sans faille, c’est parce que les données matérielles de la modernité médiatique rencon- trent en France le concours unique d’un ensemble politique et intellectuel «béton», face, nous l’avons vu, à un peuple dispersé et privé de corps intermédiaires représentatifs. Comme il est impossible au citoyen isolé de percer pareille muraille, il ne reste qu’à tenter de recruter des alliés dans Jéricho ou à changer de champ de bataille, par exemple en accélérant le recours au Net.
Pour y parvenir il faudra trouver des journalistes amis, en inversant les rapports de force et de séduction. C’est au public désormais de séduire le média. Ceci implique de produire de l’information libre sur le terrain, en utilisant les nouvelles techniques de communication. C’est pourquoi le Net sera l’arme de la réforme par la gouvernance civile. Face au Net – à l’instar du corps enseignant –, la classe médiatique dirigeante n’a aucune idée de ce qui va lui arriver. Sous le titre  «Qui a peur d’Internet 22?» on a pu lire récemment par exemple: «Que crai-gnent donc nos élites? [...] C’est la question qui venait à l’esprit en

22. Olivier Marty, Le Mondedu 26 avril 1999.
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remuant le “Bouillon de culture” du 16 avril 1999 sur France 2. Ce que craignent la poignée de journalistes qui font l’opinion (Ignacio Ramonet était leur héraut du jour), les péremptoires savants Cosinus de la recherche officielle (Dominique Wolton), ou les petits marquis
de la culture d’État (le petit-fils Jeanneney)? c’est la fin de leur rôle d’intermédiaire, décrypteurs obligés de la transmission culturelle, l’extinction du monopole du VIIe arrondissement sur la gouvernance de la pensée unique. »
 
Et Régis Debray de conclure: «Le séculaire combat de l’humanisme laïc aurait-il un cléricalisme de retard? Il a su résoudre en son temps la question scolaire. Il a émancipé l’école de l’Église. Puisse-t- il aborder de front la question médiatique. Mais cette nécessaire “laïcisation” des médias, sachons qu’elle devra s’effectuer sans, et, au vrai, contre la grande majorité de nos dissidents officiels, intellectuels et artistes 23. »

               Quant au reste de la question médiatique, laissons les enragés de la gauche radicale agresser tout à la fois le grand capital, la génération morale, les dirigeants actuels et les trotskystes vieillissants. Le directeur d’E s p r i t ,Olivier Mongin dénonce à juste titre chez Bourdieu «u n e pratique délibérée du mensonge, de la falsification, [...] qui ruine les règles minimales de la déontologie intellectuelle [... ] ,avec des débordements curieux qui témoignant davantage d’une mentalité de flic que d’un scrupule de sociologue». Laissons les loups se dévorer entre eux. Ils ont leur public réservé. Ils sont les meilleurs. Cela laissera plus de temps pour répondre à la question-clef: «Au bénéfice de qui ce verrouillage médiatique, sinon des classes moyennes protégées?»


Ou autrement dit: «Pour qui travaille le clergé médiatique?»

Trois leçons de théologie Talmudiques

Michel Louis Levy à Fontevraud 2002.2004.2006

ASSOCIATIONS FAMILIALES PROTESTANTES

COLLOQUES DE FONTEVRAUD




LECONS  DE THEOLOGIE
2002-2004-2006



Ces leçons sont été données par Michel -Louis Lévy

I° LECON 2002

Une théologie laïque est-elle possible ?

Mes chers enfants, comme les nouveaux programmes d'instruction civique nous l'ont prescrit, nous abordons aujourd'hui l'étude de la notion de Dieu. C'est une question difficile, sur laquelle travaillent depuis longtemps les plus grands esprits. Mais pour vous en donner une première définition, qui pourra nous suffire au début, disons que Dieu est la «personne morale» représentative de la totalité du genre humain, de la totalité des hommes, y compris soi-même. J'insiste sur «y compris soi-même» : de même qu'un Français est plus qualifié qu'un Anglais pour dire ce que pense la France, et réciproquement pour l'Angleterre, de même qu'un salarié d'IBM est plus qualifié qu'un salarié de la Société générale pour dire ce que pense IBM, et réciproquement pour la Société générale, de même un humain, y compris vous-mêmes mes chers enfants, est plus qualifié qu'un animal pour dire ce que pense Dieu. «Plus qualifié» n'est évidemment qu'un jugement relatif, et non pas absolu, ce qui explique que les hommes se disputent aussi souvent pour décider ce que pense Dieu que les Français pour décider ce que pense la France.

Le parti monothéiste

Pour nous limiter aux temps où portent nos regards, cette notion remonte à l'Egypte pharaonique, et plus précisément à l'époque d'un pharaon dont l'appellation grecque est Amenophis IV, qui, selon les égyptologues, appartenait à la XVIIIe dynastie, et régna de 1375 à 1358 avant l'ère commune. Il était le mari de la belle Néfertiti, dont je vous montre ici une représentation. Ce pharaon devait être exaspéré des disputes entre les prêtres des différents cultes et, comme tout souverain, préoccupé d'unité nationale. De là découlerait son idée que le culte d'un seul dieu, appelé Aton, mot qui dans la langue de son temps voulait dire «Seigneur» , ferait l'union, non seulement de tous ses prêtres, mais aussi de tous les peuples asservis à son empire. Pour proclamer sa propre allégeance à ce dieu, il se fit appeler Akhen-Aton, ce qui veut dire, paraît-il, «le Seigneur est satisfait» . Changer son nom, comme tout souverain accédant au trône, était sans doute acceptable. Mais ordonner l'abandon du culte des autres dieux allait se révéler suicidaire : c'était attaquer de front les intérêts des prêtres, dans une société où ils étaient seuls détenteurs de la science, et surtout seuls à savoir lire, après de longues études, les complexes «hiéro-glyphes» , les gravures sacrées. Son échec était dès lors fatal et les cultes anciens furent rétablis par un successeur, issu je crois d'un coup d'Etat.

Akhenaton avait sûrement des partisans, qu'on peut qualifier de monothéistes, partisans du Dieu unique. Comme dans tout parti battu, ceux-ci étudièrent les causes de leur échec, et comprirent l'importance qu'y avait joué l'accaparement par le clergé du système d'écriture. Or à la même époque, dans la région de Phénicie qu'on appelle aujourd'hui Liban, là où se trouve la ville de Byblos, venait d'être inventée l'écriture alphabétique que nous utilisons en Occident, et qui est beaucoup plus facile à enseigner au peuple que les hiéroglyphes. Certains monothéistes eurent donc l'idée, pour briser le monopole clérical des hiéroglyphes, de leur substituer cette écriture, et pour commencer, de rédiger et d'enseigner un exposé de la doctrine monothéiste écrit avec les lettres phéniciennes. Ce traité allait, au fil des âges, devenir la Bible hébraïque, en hébreu Torah.

Des chiffres et des lettres

Le rédacteur de cette Torah est lui-même connu sous le nom de Moïse. Evidemment nous ne savons pas bien distinguer ce qui est exactement l'apport original de Moïse, ni ce qu'il doit à des doctrines et légendes antérieures dont il avait connaissance. C'est d'ailleurs la même chose pour d'autres auteurs, comme Homère, Shakespeare, ou La Fontaine, dont personne ne discute ni l'existence, ni le génie, ni l'unité de l'œuvre.

Moïse voulait exprimer des vérités indépendantes du langage dans lequel elles s'expriment. Si je dis «un et un font deux ; deux et deux font quatre» , j'énonce des vérités certes universelles, et définitives, mais incompréhensibles pour qui ne parle pas français. Si j'écris 1 + 1 = 2 ; 2 + 2 = 4, j'énonce les même vérités, comprises en toutes langues, par les gens qui utilisent les chiffres qu'on appelle arabes et les notations mathématiques usuelles. Pour faire passer ces vérités définitives, propres à l'espèce humaine, et non susceptibles de «progrès» , Moïse entreprit d'utiliser le système alphabétique pour énoncer par écrit des vérités absolues, qu'il confia à ses partisans. Ceux-ci réussirent à conserver son œuvre, non sans tensions et difficultés. Ces «conservateurs» , au sens strict du terme, constituent, depuis environ trente-trois siècles, ce qu'il est convenu d'appeler «le peuple juif» . Certains d'entre vous y appartiennent peut-être, plus ou moins, et d'autres, plus nombreux, apprennent son histoire ancienne au catéchisme.

On doit à Moïse une décision géniale : celle de normaliser l'ordre alphabétique, que nous avons grosso modo conservé. Les lettres étaient ainsi associées à des chiffres et à des rangs, croissant de 1 à 22, nombre de lettres de l'alphabet hébraïque. De la sorte, Moïse verrouillait le Texte, en permettant d'innombrables «preuves par neuf» de la conformité de toute copie à l'original. Comme quand je vous fais réciter les fables de La Fontaine, il pouvait exiger un respect «religieux» du Texte. Ainsi les peuples utilisant l'alphabet phénicien accédèrent à la notion de «sacré» . Qui, de nos jours, oserait modifier l'ordre alphabétique ?

Moïse donna sens à des onomatopées, qui étaient peut-être déjà utilisées dans les langues de son temps. Observant ainsi qu'une des premières syllabes articulées par les bébés était «baba» , que nous prononçons «papa» , il l'attribua au Père et posa que papa s'écrivait, je prends une craie, BABA et Père AB, sens que ce mot a encore, en hébreu et en arabe. Et il décida que A et B étaient les deux premières lettres. Ces deux lettres s'appellent en hébreu Aleph, Beit, et en grec Alpha, Bêta, d'où vient le mot «alphabet» . Là où nous voyons seulement le mot AB, et le sens «Père» , les premiers lecteurs de Moïse voyaient donc, en plus, l'assemblage 1 2. De la notion de Un et Deux à celle de Trois, donc de Trinité, il n'y a qu'un pas. Et à celle de Douze, il n'y en a qu'un autre, qui suppose cependant l'usage du système décimal.

Tout porte à penser que Moïse connaissait divers systèmes de numération, mais il privilégiait sûrement la «base dix» que nos dix doigts rendent universelle, d'où les dix justes de Sodome, les dix plaies d'Egypte et les dix commandements. «Main» s'écrivait d'ailleurs YD, Yad, avec un Yod déjà au dixième rang, comme notre J, et un D déjà au quatrième rang. Influence d'un hiéroglyphe préexistant ? Le Yod, Dix, symboliserait le pouce, unité transcendante par rapport aux autres doigts, comme la dizaine l'est par rapport à l'unité, et le D, Quatre, les quatre autres doigts.

Ayant écrit le Père AB, et ayant observé qu'une autre syllabe originelle, «mama» , évoquait la succion du sein maternel et devait donc être réservée à la Mère, il posa que Mère s'écrivait AM. Pour «dieu» , nom commun, il se conforma à l'usage de son temps et choisit AL, qui se prononce «El» , et d'où viennent nos pronoms personnels «Il» (Béni soit-Il) et «Elle» , et le nom de «Allah» , Clément et Miséricordieux. Quant à la combinaison AB-AL, Père-dieu, elle a donné bizarrement Ab-Allah puis Ap-Ollon. Autre combinaison, AM-MT, Mère-mort (MT, mort, a donné matar, tuer en espagnol, d'où matador). En vérité, chacun de nous va de sa mère à la mort. La contraction AMT, c'est Emet, Vérité. Quant à la combinaison AB-BN, Père enfant, elle se contracte en ABN, Even, Pierre en hébreu. D'où l'idée que le lien entre un père et son enfant est indestructible, et le verset 16-18 de l'Evangile de Matthieu : «Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon église».


Le Nom imprononçable

Moïse était, je vous le rappelle, «monothéiste» . Il décida donc que le pluriel de AL, Elohym, ALHYM, était un singulier, quelque chose comme «la Totalité des dieux» . Dans le premier chapitre de la Bible, c'est Elohym qui crée le Ciel et la Terre. La Création, c'est ce qui préexiste à votre propre conception, ce qui est créé non seulement par les forces de la nature, mais aussi par les hommes qui vous ont précédés, par exemple l'émission de gaz à effet de serre. ALHYM convient bien pour désigner toutes les forces qui vous sont extérieures. Mais pour désigner le Dieu Unique du genre humain, y compris vous-même, Moïse calcula un nom de quatre lettres, dont seulement trois différentes entre elles. Ce fut le «Tétragramme» , YHWH, béni soit le Nom.

Pour parler vite, Elohym est le Dieu de «Ils» , les autres, et YHWH est le Dieu de «Je» et donc de «Nous» , ensemble dont «Je» fais partie. Par une coïncidence admirable, «nous» se prononce nou en hébreu : Eloheynou, c'est «notre Dieu» , «Dieu à nous» . Tout l'effort de Moïse et de ses partisans consiste à affirmer que Elohym et YHWH ne font qu'Un. Le mot YHWH est formé de deux moitiés, qui sont aujourd'hui les marques d'affirmation, en allemand, YH Ja , et en français, WH «oui» . Or Elohym a créé l'homme mâle et femelle. Il s'en déduit une conséquence prodigieuse, l'impossibilité de prononcer le Nom divin : si deux fiancés parlaient ces deux langues le jour de leur mariage, comme voulez-vous rendre d'une seule voix celles des deux fiancés qui répondent au prêtre qui leur demande leur consentement ? Dites donc Ja et Oui en même temps. Ou encore : donnez au Y la forme d'un point, d'une apostrophe, remplacez le H par le signe du doute, le point d'interrogation, ?, le W par un trait vertical, I :

' ? I ?

Essayez de prononcer. Cette indétermination est sans doute à l'origine de disputes infinies, pouvant aller jusqu'aux «guerres de religion» , mais elle est aussi une affirmation de la liberté absolue de chaque être humain de concevoir Dieu à sa façon. Toujours est-il que YHWH fut prononcé le plus souvent Adon-Aï, Mon Seigneur, proche du dieu égyptien Aton et du dieu grec Adonis. Dans toutes les synagogues du monde - ceux qui parmi vous, mes enfants, sont juifs, peuvent en témoigner - YHWH se prononce Adonaï.

Pour la Création de l'Homme apparaît le Nom double, YHWH-ALHYM (Genèse II, 4). Ensuite les deux Noms sont utilisés alternativement, mais non pas indifféremment. C'est faire injure au fondateur du monothéisme que de parler d'un «document yahviste» et d'un «document élohiste» , comme si Edmond Dantès et le comte de Monte-Cristo avaient été imaginés par deux auteurs différents. De même, s'il y a deux récits de la Création, c'est que la conception d'un enfant peut être décrite du point de vue des parents ou de celui de l'enfant conçu, bien que ce soit la même conception.

Dans YHWH, le H exprime le souffle, l'Esprit «qui souffle où il veut» , et comme il est présent deux fois, symbolise aussi le doute, le choix, et le sexe. Y, le Yod hébreu, c'est l'origine des temps, par rapport à laquelle l'Homme n'est qu'un projet. En préfixe, c'est la marque du futur, mais en suffixe, c'est la marque de la première personne du singulier : ABY, «mon père» , BNY, «mon fils» . Les deux mots sont dans Genèse XXII, 7, quand Isaac et Abraham montent au sacrifice. Les deux mots signifiant «je» en hébreu ANY Any et ANKY Anokhy ont également un Yod final, et c'est de ce Yod que viennent le «je» français, le Ich allemand et le I anglais. Quant au W, Vav, auquel Moïse donna en effet la forme d'un trait vertical, I, c'est l'instant, ou la durée, qui sépare le passé du futur. En hébreu, «Que la lumière soit» et «La lumière fut» s'écrivent par les mêmes six lettres YHY AWR, Yehi 'Or. Entre les deux, il y a un Vav.

Avec l'ordre alphabétique, le principal apport de Moïse est la normalisation de la semaine. Le découpage du temps en périodes de sept jours existait déjà de son temps mais était loin d'être généralisé, ni synchronisé. Les esclaves, en particulier, n'en avaient aucune idée. Pour Moïse, la semaine n'est pas seulement le quart du cycle lunaire, c'est aussi le quart du cycle féminin. En imposant au petit groupe de ses partisans le respect rigoureux du repos du septième jour, Moïse nommait les sept jours de la semaine, de un à sept, créant un usage auquel le monde entier adhère aujourd'hui.
Du temps de Moïse, les pharaons s'appelaient Ra-Msès, ce qui veut dire «Créé par Râ» , ou Thout-Mses, «Créé par Thout» . Moïse, pour imposer l'idée d'un Dieu «Incréé» , au Nom imprononçable, créa son propre nom de Mses, Créé, tout court, conservé en allemand, Moses, et en hébreu, l'écrivit MSH, inverse de HSM, haChem, le Nom. Chem, SM, c'est le Premier Nom transmis par un Juste, NE, que nous appelons Noé, à son fils aîné Sem, d'où viennent sémite et antisémite, je vous expliquerai une autre fois.

Arabes, Hébreux et Juifs

Pendant la Création du monde revient six fois le refrain «Et ce fut soir, et ce fut matin» . «soir» s'écrit Ereb, racine RB du mot désignant le couchant, l'ouest, qu'on retrouve dans «Maghreb» , dans l'«Erèbe» mythologique, dans «Europe» , et, mais oui, dans «Arabe» . On retrouve aussi RB dans Arba, qui signifie «quatre» . Par allusion aux quatre points cardinaux, la racine RB est passée en latin dans urbi et orbi pour désigner «la ville et le monde» , puis en français dans «orbe» et «orbite» . Mais la Torah commence par BRASYT, Beréchit, «Au commencement» , avec l'inverse, BR, comme premières lettres, racine qu'on retrouve dans «Abraham» et dans «Hébreu».

D'où la question de savoir si Abraham fut le premier Hébreu ou le premier Arabe. Or, en Genèse XXIII, 2, Moïse donna, détail rarissime, deux noms au même lieu, celui de la première tombe, où Abraham ensevelit Sarah : Qyriat Arba, le village des Quatre, avec RB, et Hébron, avec BR. Ceci pour dire : qu'on arrive en un lieu - la tombe de Sarah - par l'est ou par l'ouest, par le nord ou par le sud, c'est le même lieu. Qu'on aborde l'Eternel par la langue hébraïque - Elohym - ou par la langue arabe - Allah' -, c'est le même Dieu. Que vous le vouliez ou non, vous êtes voués à vivre ensemble à Hébron-Qyriat Arba.

Jouant sur la symbolique du quatre, quatre dimensions, quatre points cardinaux, Moïse a aussi créé le nom de Judah en incorporant la lettre D, quatrième lettre, au quatrième rang du Nom divin. Judah, en hébreu, s'écrit YHWDH, Yehoudah. Judah est de la quatrième génération : Abraham, Isaac, Jacob, Judah. Et c'est le quatrième fils de Jacob : Ruben, Siméon, Lévi, Judah. L'étymologie du nom de Yehoudah le rattache (Genèse, XXIX, 35) à l'idée de célébrer Dieu, de Lui rendre grâce. Todah, en hébreu, c'est «merci» . Toujours est-il que Moïse attribua à la tribu de Judah autorité sur les autres. Les peuples contestent toujours leurs autorités, si bien que les autres tribus d'Israélites contestèrent la prééminence de la province de Judée et de sa capitale, Jérusalem, et qu'en maintes circonstances, le mot «judéen» , Jud en allemand, «juif» en français, fut chargé d'un sens péjoratif. Least but not last, la pire contestation, ce fut il y a soixante ans, quand Hitler et les nazis envoyèrent au bûcher six millions de personnes désignées comme Jud, sans autre forme de procès. La plupart des victimes ignoraient le lien entre cette appellation et le Nom de Dieu, béni soit-Il. Dans ce cas comme dans les autres, les persécuteurs accusaient le persécuté d'être la cause de la persécution, comme il est écrit : «Si ce n'est toi, c'est donc ton frère» (La Fontaine, Fables, Livre Ier, chapitre 10, vers 22 ).

Mes chers enfants, j'ai été un peu vite. Dans les leçons suivantes, nous verrons quelques métaphores héritées de la théologie de Moïse, qui est aussi une théo-graphie. Par exemple la Traversée du désert ou la Terre promise. Je vous dirai aussi la Bonne Nouvelle, qui est que le monde survivra à notre propre mort. Je vous montrerai le rapport qu'il y a entre «maternel» , «maternité» et «mère» , entre «paternel» , «paternité» et «père» , et entre «éternel» , «éternité» et «être» .

Est-ce que quelqu'un a une question à poser ?



  LECON N°  II. - Le Nom, le Nombre et l’Etat

Michel Louis Lévy

    Il y a deux ans, j’avais essayé d’apporter ma pierre à l’introuvable « enseignement des religions » en donnant ici une « leçon de théologie », supposée s’adresser à des adolescents de l’école laïque. J’y définissais Dieu comme une personne morale, représentant la totalité du genre humain. Je faisais de Moïse l’inventeur égyptien de l’alphabet de 22 lettres ordonnées et de la semaine de 7 jours, qui, déçu de n’avoir imposé ni cet alphabet ni le Chabbat à l’administration pharaonique, attachée à ses hiéroglyphes, mettait en chantier la Torah et chargeait ses partisans d’en expérimenter l’application de l’autre côté du Désert. Aujourd’hui, je m’adresse plutôt à des enseignants, de préférence mariés et pères ou mères de famille. J’examinerai, en bon démographe, ce qui, dans cette Torah, concerne les deux instruments de l’analyse démographique, à savoir les registres d’état civil et les recensements de la population, la nomination individuelle et le comptage collectif : nommer et compter.

1. L’état civil

 
Nos registres de naissances, mariages et décès ont été, comme on sait, institués par l’Assemblée Législative, en sa dernière séance du 20 septembre 1792, par transfert des registres paroissiaux de baptême, mariage et sépulture, dont la normalisation remonte à la Contre-Réforme et au Concile de Trente et pour la France, à l’édit de Villers-Cotterêts de François 1er (1539). Les pratiques ainsi enregistrées par les communautés et paroisses locales sont fondées sur les textes bibliques et évangéliques. Elles répondent d’une part aux besoins du commerce, du crédit en particulier, qui exigent de connaître l’identité d’un créancier et d’un débiteur ; d’autre part à ceux de la famille, qui exigent de savoir qui est qui, qui épouse qui, qui est le fils ou la fille de qui, pour appliquer les règles de la prohibition de l’inceste et de l’adultère, ainsi que celles de l’exogamie et de la monogamie. Je vais en « revisiter », comme on dit, les textes originels, à savoir les chapitres 16 à 22 de la Genèse, en m’inspirant des analyses de l’éminente psychanalyste et exégète protestante Marie Balmary.

Faut-il un rapport sexuel pour être désigné comme le père d’un enfant ? Il n’y a jamais de mention de rapport sexuel entre Abram et Saraï. Simplement celle-ci est qualifiée d’« épouse d’Abram ». Au  contraire, pour la naissance d'Ismaël, il est précisé qu'Abram est « allé vers » Agar au verset 16, 4. La distinction entre "le fils selon la chair", Ismaël, et "le fils selon l'esprit", Isaac, sera commentée au chapitre 4 de l’Épître aux Galates, qui précise au verset 28 que les futurs Chrétiens sont du côté d’Isaac : « Or vous, mes frères, à la manière d'Isaac, vous êtes enfants de la promesse ». Regardons cela de plus près.

A la fin du chapitre 16 de la Genèse, Ismaël naît de la servante Agar. 13 ans plus tard, au chapitre 17, versets 4 à 6, Abraham a 99 ans, et Elohym lui propose une alliance :  « sois le père d'une foule (HMWN) de nations (GWYM). On ne t'appellera plus ABRM, A.B.R.M., mais ton nom sera ABRHM A.B.R.H.M., car je te fais père d'une foule (HM est la fin du mot Abraham et le début du mot Hamon) de nations (GWYM). Je te fructifierai beaucoup, beaucoup, tu engendreras des nations, des rois sortiront de toi ». Les Goyim ne sont pas les non-juifs, ce sont les nations. Israël lui-même sera plusieurs fois qualifié de goy, de nation. Le Goy est doté d’une nationalité, d’un passeport, on peut lui vendre, lui acheter, lui faire crédit. C’est le contraire du Guer, GR, le migrant sans-papier, susceptible à l’inverse d’être intégré au peuple juif.
 
Abraham joue le jeu : il accepte le signe de l’alliance d’Abraham, à savoir la circoncision au huitième jour, instituée au verset 12. Au verset 15, Elohym lui annonce alors que Saraï, S.R.Y, sa femme, devient Sarah ; S.R.H. Le Yod, marque l’appartenance, comme on parle à un enfant ou à l’être aimé : « mon petit, mon poussin, ma chérie ». Le Hé marque l’autonomie de la femme enceinte, qu’on peut vouvoyer et appeler par son nom propre, « Sarah », tout court. Sarah, à 90 ans, passe ainsi de l’appellation de « demoiselle » à celle de « dame », en tombant enceinte. Premier rire d’Abraham, d’où le nom du fils annoncé, Its’haq, Isaac, « il rira » mais aussi « il fera rire ». C’est lui qui sera circoncis au huitième jour. A Ismaël, déjà procréé par les voies naturelles et circoncis à treize ans, il est aussi promis de « fructifier beaucoup, beaucoup » et d’être le père de douze princes, mais non de rois : il ne constituera qu’une seule « grande nation ». C’est à la descendance d’Isaac qu’est réservée l’Alliance.

Le chapitre 18 est celui de la scène bien connue de l’Annonciation à Abraham et Sarah, par les trois messagers. Dieu n’est plus ici désigné par Elohym, mais par le Tétragramme, YHWH, Adonay, béni soit le Nom. Dans ma première leçon, j’avais esquissé le sens de la différence entre Elohym et le Tétragramme. Elohym renvoie à « Ils », les phénomènes tant biologiques qu’astrophysiques : « Au commencement, ils ont créé le ciel et la terre ». Adonay renvoie à « Nous tous », ensemble non moins universel mais dont « Je » fais aussi partie. Elohym est le Nom du Maître de la Nature, le Tétragramme est le Nom de Celui qui se manifeste à la Conscience. La première grossesse d’une femme est d’abord un événement physiologique, naturel, constaté par elle et confirmé par son médecin. Ensuite elle et son mari vont prendre progressivement conscience du changement de leurs statuts respectifs, l’un dans le regard de l’autre, les deux dans le regard de la société. Ce changement les fait changer de nom, mais leur donne aussi le droit de décider en commun du nom du prochain nouveau-né. Le nom d’Isaac souligne la prise de conscience particulièrement difficile de Sarah, qui est ménopausée et ne couche plus avec son mari, d’où son rire insistant d’incrédulité au verset 15.

Le Texte enchaîne immédiatement sur la condamnation de Sodome et Gomorrhe. Sodome est une ville où tout le monde couche avec tout le monde. Des enfants naissent, mais comment voulez-vous leur attribuer un père, si aucun couple n’est constitué, ni reconnu ? Comment voulez-vous dans ces conditions assurer la pérennité de la ville ? La condition absolue pour qu’une ville se perpétue est qu’il y siège une municipalité, un tribunal, une église, bref une assemblée délibérante, qui dise les couples et les filiations et leur donne l’autorité de la chose jugée.

Au verset 22 se mettent en place les deux interlocuteurs d’un prodigieux marchandage. Le Texte dit que l'Eternel se tient devant Abraham. Par révérence, les scribes ont interverti : Abraham se tient devant l'Eternel. Cela signale qu'en matière de filiation, il arrive que la biologie, qui relève du divin, s'incline devant le témoignage, et pas seulement en cas d’adoption : le photographe Jean-Marie Périer, fils de François Périer, a révélé qu’il était le fils biologique d’Henri Salvador. Qui se serait permis de l’appeler Jean-Marie Salvador ? 

Là dessus Abraham marchande le nombre de membres du Tribunal : 50, 45, 40, 30, 20 ? Finalement, dix Justes auraient suffi pour sauver Sodome et en faire, comme de toute Ville, un être transcendant, qui préexiste aux individus qui la forment, survive après leur mort, et en garde le nom et la mémoire. Le miniane, le quorum nécessaire à toute cérémonie juive, est de dix membres. Les chapitres 19 et 20 s’intercalent, comme s’il fallait séparer le plus possible la conception d’Isaac de sa naissance. Au chapitre 21, il naît enfin. Il est nommé du nom accepté en commun par Abraham et Sarah, il est circoncis au huitième jour. Dans le peuple juif, le père d’un petit garçon n’a pas seulement à le faire circoncire au huitième jour, il lui faut aussi réunir un miniane pour témoigner de l’opération. L’Église institue le baptême des petits garçons et des petites filles, mais ne nie pas la circoncision de Jésus. La République institue le registre des naissances mais ne supprime pas celui des baptêmes. L’une et l’autre certifient ainsi le nom et la filiation du nouveau-né. De même, le mariage devant témoins constate publiquement la formation d’un couple.

Quand Abraham et Sarah présentent leur fils Isaac, tout le monde rigole, à commencer par Ismaël, au verset 21,9, au point qu’Abraham doute de son rapport avec Sarah et qu’il est prêt à un désaveu de paternité. Quand Elohym, j’insiste, lui demande de lui « rendre » Isaac, de le sacrifier, il accepte. Ce faisant, il reconnaît ainsi Celui dont il tient l’enfant. Comme celui-ci, au verset 7, l’appelle aby, « mon père », et que lui répond bény, « mon fils », ils se sont aussi reconnus mutuellement.

Le couteau est l’instrument commun à la circoncision et au sacrifice – je m’inspire directement de Marie Balmary. Quand il lève son couteau, Abraham se rappelle avoir circoncis Isaac et avoir alors reconnu le fils de Sarah, son épouse légitime, comme son fils légitime. L’ange d’Adonay, béni soit Son Nom, j’insiste, lui crie alors de « ne pas étendre sa main ». La paternité psychologique se fonde dans le secret de la conscience. L'ascendance  généalogique, y compris royale, établie à coup de registres, est une convention sociale, qui n'emporte jamais aucune certitude biologique. L’important pour être père n’est pas tant de « faire » un enfant que de le reconnaître, devant témoins ou par un acte certifié.

Mais ce n’est pas fini. En Genèse 22, 16 à 18, Abraham reçoit les félicitations du messager d’Adonay : « parce que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, bénir, je te bénirai, multiplier je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel, comme le sable sur les lèvres de la mer. Toutes les nations de la terre (Kol Goyé Haarets) se bénissent en ta semence parce que tu as entendu ma voix ». En quoi la première intention d’Abraham, celle de sacrifier son fils, est-elle source de bénédiction ? Parce que nous parlons d’une Alliance, et qu’une Alliance a deux partenaires. A qui un père déclare-t-il un fils, quand il va au bureau de l’état civil ?  À un fonctionnaire ?  Ou bien à une nation, à un pays, à un État ? Un État assure protection à ses citoyens mais leur demande en retour, non seulement de respecter les lois et de payer leurs impôts, mais aussi d’être prêts, dans des cas aussi rares que possible, à prendre le risque de « mourir pour la patrie ». L’Alliance d’Abraham fonde l’engendrement de la nation, non celui de la religion. La Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis (1776) en témoigne :

«  Nous, les représentants des Etats-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement, au nom et par l'autorité du bon peuple de ces colonies, que ces Colonies unies sont et ont droit d'être des Etats libres et indépendants [… qui] ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce ; […] et, pleins d'une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, Nous engageons mutuellement au soutien de cette déclaration nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l'honneur.

2. Le recensement

En 1787, les Etats-Unis promulguent leur Constitution. "We, people of the United States, en vue de former une Union plus parfaite, d'établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général et d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d'Amérique.

ARTICLE PREMIER

Section 1. [… Le] Congrès des États-Unis sera composé d'un Sénat et d'une Chambre des représentants.

Section 2. La Chambre des représentants sera composée de membres choisis tous les deux ans par le peuple des différents États ; […] Les représentants et les impôts directs seront répartis entre les différents États qui pourront faire partie de cette Union, proportionnellement au nombre de leurs habitants […] Le recensement sera effectué dans les trois ans qui suivront la première réunion du Congrès, et ensuite tous les dix ans, de la manière qui sera fixée par la loi. "

Les Constituants connaissent bien la Bible, qui organise minutieusement le recensement, et l’œuvre des premiers démographes, savants souvent protestants d’Angleterre, de Hollande, de Suède, de Prusse, comme le pasteur de Frédéric II, J.P. Süssmilch, auteur de L’Ordre divin (Die göttliche Ordnung, 1741). Cela commence en Exode  30, 11-16 : Quand tu lèveras la tête (comme on lève un impôt, Tissa et' Rosch ) des enfants d'Israël pour les compter…" chaque  recensé, " depuis l'âge de vingt ans et au dessus ", riche ou  pauvre, devra donner, en obole pour le service du sanctuaire, un "demi-chéqel", ou demi-sicle. Ainsi les lévites auront à compter, non les hommes, mais les signes, prélevés de la façon la plus égalitaire qui soit, un homme, une pièce de monnaie. Le livre dit précisément des Nombres décrit ensuite le dénombrement des enfants d'Israël dans le désert. Le dénombrement est fait "en comptant nommément" tribu par tribu. Les résultats, détaillés à l’unité près, distinguent l'appartenance à l'une des douze tribus, ainsi que la catégorie des premiers-nés,  "comptés nommément depuis l'âge d'un mois  " ( Nb. 3,  43 ). Ainsi tout mâle décidant de sa propre volonté de payer le demi-cheqel était réputé avoir vingt ans ou plus, c’est-à-dire être en âge de porter les armes, et faire partie d'une tribu d'Israël. Etre recensé n’est pas un acte passif, cela relève d'une décision libre et responsable, qui doit simplement être certifiée par celui qui reçoit les dons pour le sanctuaire : le lévite, recruté, lui, dès l'âge d'un mois. C'est un devoir, pour toute puissance publique légitime, de compter ses administrés par catégories  pertinentes, ici les tribus d'Israël, et de commander les investigations nécessaires. Mais cela suppose le respect d'une règle absolue : nul ne sera dénombré à son insu.

Or après la codification et l'application, voici la transgression : le  Roi David reçoit l'ordre du Seigneur de dénombrer ( MNH, meneh, d'où vient miniane, et aussi le mot arabe al-manach ) Israël et Juda (2. Samuel , 24,  1-17). Mais il ne respecte aucune des formes prescrites. Il fait compter les Juifs et les Israélites comme il le ferait de chèvres et de moutons, sans leur poser de question. A peine reçoit-il les résultats de son dénombrement, étonnamment arrondis, "Israël compte 800 000 hommes tirant le glaive, et Juda 500 000  ", qu’il comprend qu’il encourt un terrible châtiment. L’Eternel le fait choisir entre sept ans de famine, trois mois de déroute ou trois jours de peste : voilà à quoi conduit de gouverner sans l’assentiment du peuple. Quand "l'édit de César Auguste ordonne le recensement de toute la terre " (Luc 2,1), l’Empereur avait-il l’assentiment du peuple de toute la terre ?

David choisit le châtiment le plus court et la peste retranche, "de Dan à Beershéba, 70 000 hommes ". Encore heureux que la Miséricorde divine demande à l'Ange exterminateur, au moment où il atteint le futur site de Jérusalem, de « retirer sa main », comme Elle avait demandé à Abraham de « ne pas étendre sa main » sur Isaac ligoté. David dresse alors un autel, embryon du futur Temple de son fils Salomon. De même qu’une commune doit avoir à sa tête une Assemblée délibérante, un État doit avoir une capitale. En élaborant leur Constitution, les États américains choisissent de même le site de leur capitale, à laquelle ils donneront le nom de leur Général et premier Président, Washington. L’Alliance d’Abraham engendre les couples mariés dotés d’une descendance reconnue, puis les nations dotées d’un État et d’une capitale.

Il est inquiétant d’entendre de jeunes immigrés siffler la Marseillaise ; de voir de jeunes diplômés français préférer payer des impôts aux États-Unis ou au Royaume-Uni ; de voir des jeunes couples français préférer le service militaire en Israël à sa suppression en France. Pourquoi avons-nous supprimé le service militaire sans le remplacer par un service national exigeant, au profit de grandes causes ? Pourquoi avons-nous supprimé le recensement général de la population sans le remplacer par un inventaire de nos Cartes Vitale, c’est-à-dire de nos assurés sociaux ? Avons-nous oublié ce que sont une Nation et un État ?

Mardi en huit, les Américains vont voter. Ce faisant, ils reconnaissent la légitimité de leurs institutions. Beaucoup pensent que George W. Bush n’aurait pas dû décider la guerre contre l’Irak, au risque de la mort de soldats américains, mais tous admettent qu’il en avait le droit, sous le contrôle du Congrès, et non sous celui des Nations Unies. Quand vous recevez votre feuille d’impôt, il vous arrive d’en contester le montant. Mais en écrivant à votre percepteur, vous reconnaissez sa légitimité à vous demander votre contribution aux dépenses décidées par le Gouvernement, sous le contrôle de votre député.

Vous recevez un faire part « Jacques et Rachel Israël ont la joie d’annoncer la naissance de leur fils Joseph ». Si vous vous posez des questions, vous téléphonez à Rachel : « Qu’est-ce que j’apprends ? tu couches avec Jacques ? sais-tu qu’il a déjà eu, de trois mères différentes, une fille et dix garçons, de quoi réunir un miniane ! es-tu sûre au moins que ton bébé est de lui ? Et cette idée de l’appeler Joseph ! Joseph Israël, tu le vois devenir Premier Ministre - de Pharaon ? ». Mais vous avez la foi, vous envoyez vos félicitations aux parents et vos meilleurs vœux de bonheur et de réussite au petit Joseph. Mazel Tov !

Je vous remercie.

Michel Louis Levy.






La Bible n’est pas un livre d’histoire
Fontevraud 2006 -
3ème Leçon de théologie
Michel Louis Lévy

Il y a quatre ans, en 2002, dans une première « Leçon de théologie », qui prétendait faire comprendre la notion de Dieu à de jeunes élèves, je proposais, à des fins pédagogiques, de comparer Dieu à une personne morale, en l’espèce une association dont serait membre la Totalité du genre humain, passé, présent et à venir, et dont la Torah, le Pentateuque hébraïque, constituerait les statuts.

Nommer et compter

Dans une deuxième leçon, il y a deux ans, en 2004, j’examinais ce qui, dans ces statuts, concernait la fonction de l’Etat que je connais en tant que démographe et statisticien, à savoir « nommer et compter » les hommes en leurs catégories. Synthétisant mes deux leçons, je voudrais aujourd'hui comparer Dieu, non plus à une association banale, mais à une personne morale très particulière, à savoir l’Etat, et plus précisément l’Etat souverain.
Remarquons d’abord que le mot ETAT, en français, a quatre lettres, comme le Tétragramme Yod Hé Vav Hé, Y-H-W-H, et que ses deuxième et quatrième lettres sont identiques, le T pour Etat, le Hé pour YHWH. Au delà de cette analogie formelle, l’essentiel est que le mot Etat et le Tétragramme imprononçable sont chacun, dans leurs langues respectives, de la famille du verbe « Être ». YHWH est souvent traduit par « Celui Qui était, Qui est et Qui sera » avec force majuscules, et l’Etat, avec une majuscule, est en effet une personne morale qui non seulement préexistait à notre naissance et survivra à notre mort, mais dont une des fonctions est précisément d’enregistrer notre naissance et notre décès, et de développer toutes sortes de  conséquences
- de notre venue au monde
- puis de notre présence dans notre famille et dans la société,
- et aussi tard que possible, de la gestion de nos restes, de notre héritage et de la trace, aussi ténue soit-elle, que nous laissons derrière nous.
Cette comparaison de Dieu avec l’Etat pourrait être le sujet de nouvelles et fécondes « Leçons de théologie », consacrées à des thèmes comme « Unicité de Dieu et Unicité de l’Etat », « Le Juge Suprême : justice des hommes et justice divine », « Le Dieu des Armées et le concept de guerre juste » ou encore «  Etat Providence  et Divine Providence ». Mais aujourd’hui, je m’en tiens à la fonction identitaire de l’Etat.

Changements de nom

Comme on sait, la Bible attache beaucoup d’importance aux noms des personnages du récit et explicite souvent le sens et les circonstances des nominations.  Dans « L’énigme antisémite » (Seuil, 2004), Daniel Sibony fait observer (note 37, p. 119) que « les noms des héros bibliques, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Jésus … sont riches de sens en hébreu mais perdent ce sens lorsqu’ils deviennent en arabe coranique Ibrahim, Ishaqa, Iakoub, Moussa, Issa… ». A vrai dire, cette même remarque s’applique aux langues des pays chrétiens : tous ces noms perdent leur sens, en français aussi.
Ce serait une belle leçon à faire, pour nos instituteurs et professeurs que de faire remarquer à leurs élèves combien l’appellation d’une personne est chose relative et dépend de qui appelle qui. Ne dit-on pas de celui qui accède à telle fonction, publique ou privée, qu’il vient d’être « nommé » ceci ou cela ? Autrement dit, il change de nom, comme le font de façon plus spectaculaire encore les souverains ou les papes accédant au trône, ou encore Bonaparte qui devient Napoléon. Pour le commun des mortels, le changement de nom accompagne un changement de statut social ou familial, et ceci ne concerne pas seulement les femmes qui prennent le nom de leur mari le jour de leur mariage. Chaque Père fut d’abord appelé Fils. Je me suis moi-même appelé successivement Michou, Michel, Michel Lévy, Papa et plus récemment Papy.

La Bible nous parle d’abord d’un nommé Abram, AB-RM. AB veut dire Père, et RM veut dire Haut. « Père Haut », cela ne veut pas dire grand chose. « Père élevé », c’est déjà plus éclairant, d’autant qu’il s’agira de comparer Isaac, qui sera bien élevé, à Ismaël, qui sera mal élevé, parce qu’abandonné voire chassé, c’est-à-dire pas élevé du tout. On peut traduire aussi ABRM – cela montre les multiples sens de chaque mot de la Bible - par « Son Altesse le Père ».
Le changement de nom d’Abram en Abraham, ABRHM, intervient en Genèse 17, quand celui-ci apprend qu’il va devenir l’ancêtre d’une multitude, non pas de religions, mais de nations (Goyim en hébreu). Voilà un changement considérable de statut ! Abraham n’est pas là pour seulement devenir père, ni même pour fonder une dynastie, il est là pour affirmer un principe essentiel : la nation – la « patrie » - l’Etat - commence à la reconnaissance de paternité.
« Des rois sortiront de toi », précise d’ailleurs explicitement le Seigneur à Abraham, au verset 6. Il ne s’agit pas seulement de descendance généalogique, il s’agit de l’énoncé que le principe héréditaire est au fondement de la continuité des nations : le fils reconnu hérite du père reconnu, y compris s’il s’agit du trône. « Le roi est mort, vive le Roi ». Au verset 15, des changements de nom et une formule analogues concernent aussi la mère : Elohym dit à Abraham :  Ta femme Saraï, tu ne l'appelleras plus Saraï, mais son nom est Sarah. Je la bénirai et je te donnerai d'elle un fils; je la bénirai, elle deviendra des nations, et des rois de peuples sortiront d'elle.  Le Prince héritier est le fils de la Reine légitime, ce qui, notons le en passant, entraînera d’inlassables réclamations de la part d’Ismaël, le fils de la servante, à propos de l’héritage dont il s’estime spolié.


Quel regard ?

En Genèse 22, verset 1, c’est Elohym qui éprouve Abraham en lui demandant de sacrifier Isaac. Mais Abraham, après avoir réussi l’épreuve, reçoit au verset 18 les félicitations, non plus d’Elohym, mais de Adonay, YHWH. Cette fois c’est Dieu qui a changé de nom ! Comparons, comme je l’avais déjà fait en 2004, Abraham à un père qui déclare son fils à l’état civil. Par là, ce père consent un sacrifice hypothétique, puisqu’en cas de guerre, le dit fils pourra être mobilisé au service de l’Etat et possiblement « mourir pour la patrie ». L’Etat n’est certes pas Dieu, mais il est bel et bien un Etre transcendant, « qui transcende » les individus successifs qu’il enregistre et qui le composent, au péril de leur vie.
Avec cette déclaration, ce ne sont ni le père, ni le fils qui changent, c’est l’Etat, qui s’est enrichi d’une recrue supplémentaire. Plutôt, ce qui change, c’est le regard que le Père et le Fils jettent sur cet Etat. Sur un Etat étranger, auquel vous ne devez ni impôt, ni service militaire, vous ne portez pas le même regard que celui que vous portez sur celui où vous votez, votre pays, votre nation, votre patrie. Abraham sacrifiant Isaac, ou plus précisément ligotant Isaac, c’est son Altesse votre Père déclarant votre naissance à l’état civil. Vous êtes coincé, vous êtes ligoté ! Quant à Ismaël, qui, lui, n’a pas eu droit à la même procédure, il est en droit de s’écrier, comme tous les enfants « nés de père inconnu », qu’ils soient nés de femmes violées ou plus banalement, de jeunes filles « séduites et abandonnées », « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Ce que le Psaume 22 et Jésus sur la croix transformeront, comme on sait, en « Eli, Eli, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Isaac, lui, ne change jamais de nom, fixé dès avant sa naissance. Quand ce nom apparaît, en Genèse 17,  verset 19, il est cité sans commentaire « Tu appelleras son nom Its’haq », « On rira ». En effet, la constatation qu’une femme est enceinte est une joyeuse nouvelle universelle, en général confirmée, en cas d’heureuse naissance, par la formule « Abraham et Sarah ont la joie d’annoncer la naissance d’Isaac ». Mais si Isaac ne change pas de nom, c’est que le rire lui-même peut prendre toutes sortes de significations. L’incrédulité de Sarah, qui a 99 ans et qui est ménopausée, est la plus souvent citée. Il y a aussi le rire de la moquerie, celui d’Ismaël, au verset 21, 9 : Sarah voit Ismaël rire, Metsaheq, avec trois lettres sur quatre communes avec Its’haq. Les Rabbins en ont déduit qu’Ismaël imitait Isaac, le singeait, le ridiculisait. C’est que les moqueurs ont bien des raisons de mettre en doute les filiations officielles. On traduit alors Its’haq par « On rigolera » : si une femme annonce à son mari qu’elle est enceinte, tout le monde se réjouit ; mais si une fille annonce à son père qu’elle est enceinte, une question surgit : «  De qui ? ». Pensez au film d’Ernest Chatiliez « La vie est un long fleuve tranquille », dans lequel les filiations des garçons Le Quesnoy et Groseille sont interverties et où la bonne, enceinte jusqu’aux dents, nie avoir jamais couché avec un garçon ; «  Non Madame, je vous l’jure ! ». Regardez aussi les séries américaines ou les feuilletons estivaux de nos écrans, qui illustrent à l’infini, en de multiples cas de figure, les mystères et les secrets de la paternité.

Revenons à l’incrédulité de Sarah. Le temps, la durée que chaque femme met à admettre qu’elle est «  enceinte », ou « grosse » comme on disait, c’est-à-dire en état de « grossesse », renvoie à l’histoire de Rahab, la prostituée de Jéricho (Josué 2), dont j’ai déjà parlé en 2004. Rahab veut dire « Large » en hébreu, ce qui est plus élégant que « Grosse ». Elle connaît, au sens biblique bien sûr, deux hommes la même nuit, les deux espions envoyés par Josué. Pour ne pas avoir à se demander qui est le père, elle  espère ne pas être enceinte. Elle compte donc avec angoisse les jours de retard de ses règles, à chaque sonnerie de trompettes des Hébreux. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept : le septième jour, plus de doute : toujours pas de règles, elle tombe enceinte quand tombe l'enceinte. L’évangéliste Matthieu (1,5), lui, saura de qui Rahab est la mère, et qui est le père : « Salmon engendra Booz de Rahab » ; ce Booz sera le mari de Ruth la Moabite, et l’ancêtre du Roi David.

Métaphores et allusions

En racontant les histoires d’Abraham ou de Josué, la Bible fait donc allusion à la nôtre, celle de toute personne dotée de la nationalité d’un Etat de droit, qui homologue notre naissance, notre filiation, et tous nos changements de nom. Toute mère commence par tomber enceinte. Est père celui qui élève un enfant. « Élever un enfant », c’est une métaphore, « Tomber enceinte », c’est une métaphore. Ces métaphores sont liées au langage, à la langue que l’on parle. Je ne sais pas dans quelles autres langues que le français celles-ci fonctionnent. Toujours est-il que, comme toutes les métaphores, elles sont intemporelles
Pour reprendre une comparaison que j’avais faite en 2002 avec les Fables de la Fontaine, quand donc le Loup a-t-il eu affaire à l’Agneau ? et le Corbeau au Renard ? La question n’a pas de sens, mais nous pouvons étudier, bien sûr, ce que la version française de La Fontaine doit à la version grecque d’Esope. Alors étudions ce que le Nouveau Testament  - et les apocryphes et la littérature gnostique - doivent à l’Ancien Testament, et ce que le Coran doit à la Bible.
L’histoire de Josué et des trompettes de Jéricho est parfaitement intemporelle. Est-elle pour autant une pure légende ? C’est que la Bible n’est pas une fable ordinaire : elle crée les noms. C’est elle qui nomme Abraham, Isaac et Jacob, et c’est elle qui nomme Jéricho. Sur le site désigné comme celui de Jéricho, les archéologues trouvent des restes de murailles effondrées. Que s’est-il passé et quand ? C’est leur affaire. La question devient :depuis quand et pourquoi les lecteurs et récitants de la Bible hébraïque voient-ils dans les ruines de Jéricho les traces du passage de Josué et de ses trompettes ?

La Bible n’est pas un livre d’histoire, c’est un livre de métaphores et d’allusions. Mais il y a une histoire de la Bible. Comme dit Armand Abécassis, pourtant adepte d’une présentation chronologique des Prophètes, dans l’introduction de son dernier livre Judaïsmes (au pluriel) : «  La question que le lecteur se pose en lisant la Bible est «  Comment et pourquoi cet événement est-il raconté ainsi ? » et non pas : Cet événement a-t-il réellement existé tel qu’elle le raconte ? » J’ajouterais volontiers : « Et pourquoi le héros porte-t-il tel nom ? » Je passais cet été à Jérusalem, dans le quartier arabe de la Vieille Ville, à côté de la plaque indiquant « Via Dolorosa ». La question n’est pas de savoir si Jésus a réellement parcouru ce chemin pendant sa Passion, mais de savoir depuis quand et pourquoi les fidèles le parcourent en revivant cette Passion. Et depuis quand et pourquoi le Messie s’appelle-t-il Jésus ? Le sociologue Maurice Halbwachs a écrit pendant l’Occupation, sur ces phénomènes de création et d’entretien de la mémoire collective, un beau livre aujourd’hui introuvable, bien que réédité aux PUF en 1971, et intitulé "la topographie légendaire des Evangiles ".

Histoire de l’état civil

Cette intemporalité de la Bible est en fait bien connue, depuis le Prologue de l’Evangile de Jean, qui proclame «  Au Commencement est le Verbe » - comme nous dirions : « Au commencement de l’histoire est l’Ecriture ». Plus loin (8, 58), cet Evangile attribue au Messie la formule décisive : «  Avant qu’Abraham fût, je suis ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce nom de Jean, Yohanan en hébreu, formé sur la racine ‘Hen, qui signifie Grâce, qui est aussi le nom de Jean-Baptiste et qui a donné le nom féminin de Hanna, la mère de Samuel. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur Rabbi Aqiba, dont le nom, lui, est formé sur celui de Yaaqov, Jacob, et qui dialogue avec Moïse quand il n’explore pas le Paradis.
Pour les docteurs du Talmud, la question obsessionnelle est la conservation de la Loi, qui passe par la pérennité du peuple juif et celle-ci par la circoncision au huitième jour : l’Alliance d’Abraham, devant le miniane, le quorum de dix adultes, crée et maintient un « peuple juif » unique, conscient de son identité. Pour Mahomet, qui visite aussi le Paradis en son « voyage nocturne » et proclame un Coran intemporel, la question centrale est l’injustice commise à l’égard d’Ismaël et de ceux qui n’ont été reconnus ni comme juifs, ni comme chrétiens.. Il génère sur de vastes territoires une communauté, une Oumma, de peuples fiers, auxquels la Loi, en effet, n’a pas été transmise, et qui ne connaissent donc d’autre principe, pour légitimer l’Etat, que la force, ce que Benoît XVI vient de rappeler, sans doute avec maladresse, mais avec pertinence.
Le christianisme réserve la circoncision à la naissance au peup
le juif, et lui substitue le baptême des enfants des deux sexes, devant parrain et marraine, au Nom du Père, du Fils et de l’Esprit. Se pose alors le problème de l’autorité, locale ou régionale, impériale ou royale, civile ou cléricale, qui enregistre ce baptême. L’histoire des hérésies chrétiennes, arbitrées par les Empereurs byzantins, des démêlés de la Papauté avec l’Empire germanique puis le Roi d’Angleterre, devrait être racontée sous cet angle, ainsi que les déchirements de la Réforme. En France, l’Edit de Villers-Cotterêts de François 1er donne valeur civile aux registres de baptêmes et de sépultures, et prétend ainsi sceller l’unité du Royaume. Il fallut passer par les guerres de religion, par l’Edit de Nantes de Henri IV, sa révocation par Louis XIV, puis l’Edit de Tolérance de Malesherbes, pour qu’enfin le transfert des registres des paroisses aux municipalités, en 1792, fonde la République française et sa laïcité : l’enregistrement de la filiation est désormais l’affaire de la Nation et de l’Etat. Baptiser, au sens de « nommer », n’implique plus de baptême et « régalien », au sens de « pouvoir », n’implique plus de Roi. On le vérifie en Amérique où l’installation de paroisses tenant registres conduit à la création des Etats-Unis, en Afrique et ailleurs, où les missionnaires, injustement décriés, répandent la pratique du baptême et de son enregistrement écrit, dont héritent aujourd’hui les nations issues de la décolonisation. La construction des Etats, condition du développement économique, commence à l’état civil.

La Bible n’est pas un livre d’histoire. L’Histoire Sainte n’est pas l’Histoire. La Bible est à la source de l’Histoire. Depuis vingt ans, je plaide ici pour qu’on rétablisse dans notre enseignement une présentation de la Bible. Non seulement je n’ai aucun succès, mais toutes sortes d’idées fausses sur les religions, sur la laïcité et sur l’Islam, ont conduit à l’inverse, à la montée de l’obscurantisme. Celui-ci submerge les générations de nos enfants, comme il a déjà submergé celle de nos parents, quand ils ont finalement consenti à la Shoah. Le pays de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Victor Hugo ne peut ignorer la Bible. Il faut en finir avec le relativisme, cette énumération des religions que font les dictionnaires et les journalistes, comme si elles étaient indépendantes. Il y a un seul Dieu et une multitude de nations, mais il n’y a qu’une seule Humanité.

Que les Lumières soient ! Je vous remercie.



Reseau Voltaire, Gollias ! Monde Diplomatiqe ? Dieu est il dans l'Isoloir

CF Site de Matthieu Grimpret


DIEU EST DANS L'ISOLOIR
Politique et religions : les retrouvailles que Marianne n'avait pas prévues

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"Entre petite et grande laîcité. Cessons de parler comme en 1900"

Le Figaro 2 avril 2007


"Cessons de parler comme en 1900"

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Le rapport Obin? Courageux mais peu lucide

Le rapport Obin ? courageux mais peu lucide

Eric Kaltenbach Moscou Octobre 2006 Agoravox


« L’école face a l’obscurantisme religieux : 20 personnalités commentent un rapport choc de l’éducation nationale (Max Milo Débat) » : Cet ouvrage publie le rapport Obin sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires « Pour paraphraser la plus part des commentateurs, c’est un texte courageux mais certainement pas lucide !

L’institution aborde et reconnaît officiellement pour la première fois ce que tout le monde savait depuis 25 ans au moins. L’intégration de populations originaires de pays de culture musulmane pose quelques questions spécifiques.

Certaines sont sans doute réellement liées aux caractéristiques de l’islam. Elles ne sont sans doute pas très importantes.


Pour prendre le cas le plus médiatisé par exemple, de 1994 à 2003 100 filles ont été exclues pour port de voile. La moitié a été réintégrée par les tribunaux. Une dizaine de cas par ans. Il y aurait eu 1200 a 2500 filles voilées dans le système en 2003 et 1000 militants « barbus » pour 50 000 nouveaux convertis en France. (source RG)


Incontestablement, les Inspecteurs sont tombés sur une réalité. Ils ont choisi des établissements dans des zones potentiellement problématiques plus ou moins en voie de ghettoïsation. Unité des formes du phénomène nous dit il, diversité des situations observées, généralité sur le territoire dans les zones de ghetto et surtout, des zones de ghetto.


Mais ce qui ressort de la façon la plus générale de l’ouvrage et qu’il révèle entre les lignes, c’est que le véritable problème n’est sans doute pas celui de filles voilées ou non, mais bien un profond malaise de l’institution Education Nationale elle-même.


Tout commence par l’histoire du rapport. Elle-même éminemment politique et peu laïque.


La publication de ce rapport n’était pas prévue. Annette Coulon conseillère en éducation et coauteur d’un ouvrage avec Obin commente cette « discrétion » initiale. Trois raisons :


- De ne pas stigmatiser les populations concernées : le rapport pourrait être considéré comme anti musulman


- De ne pas faire le jeux du front National : (le rapport avant publication a été utilisé par l’extrême droite et la droite et c’est notamment a titre de contre-feu que la publication a finalement été décidée).


- Toute vérité est elle bonne a dire au regard des causes a défendre ?


Toutes ces préoccupations sont peut être honorables, mais on ne voit pas ce qu’elles ont a voir avec les nécessités de faire connaître l’état de l’école a tous les intervenants pour améliorer son fonctionnement.


Ce type de comportement bien peu laïque semble caractériser toutes les questions qui se rapportent à l’école.


Un rapport peut être d’abord politique


A certains égards il semble d’ailleurs que la vocation du rapport soit plus d’établir des rapports de force entre tendances de gauche et de régler des comptes internes que de se soucier de ce qu’il faudrait faire.


Le rapport fut réalisé par des intervenants variés, et donc objectif, nous dit on. Variété toute relative ! Un des articles qui le défend contre le soupçon de « le Penisation » précise que 7 des 10 contributeurs seraient passés par des cabinets ministériels de gauche.


Sa mise en ligne, préalable à sa publication, a été décidée, après de longs débats internes entre sous tendances politiques de gauche, par la ligue de l’enseignement.


La décision finale, reflète d’abord un rapport de force politique à gauche.


En gros entre les « très laïques de la gauche de gouvernement », « laïques traditionalistes » pourrait on dire, et les « ultra laïques » de la gauche de contestation prêts a utiliser même l’islam dans la contestation de la société occidentale, chrétienne, et capitaliste. Le rapport règle ainsi quelques comptes internes. Page 310, avec « certains choix idéologiques de sociologues et travailleurs sociaux sur les beautés de l’ethnicisation », p329 certains chefs d’établissements qui prévoient de ne pas appliquer la loi, certains enseignants qui encouragent les filles a se voiler au nom de la liberté d’expression, et bien sur le vieux débat autour de l’enseignement des langues d’origine.


Il reflète bien la violence des discussions entre profs.


Organisation des emplois du temps et des classes en fonction des sentiments anti et pro foulard des enseignants...Conflit entre personnels lorsque le problème des élèves est réglé (p 332)


Bref, on devine le conflit entre PS bon teint, néo franc-maçon, alter mondialisto trotskisto écolo et pro-palestino-progressistes.


De l’école, il n’est finalement que peu question de façon directe


Il est pourtant permis de penser que vrai problème de l’école ne réside pas dans les 5 filles par an qui ont été exclues pour avoir voulu porter un voile ni même dans les divergences d’interprétation du phénomène entre collègues.


Un enfant sur trois sortirait sans qualification permettant l’accès à l’emploi. Certains parfois sans savoir réellement lire et écrire. Le tout, a budget réel par enfant en monnaie constante multiplié par deux en trente ans.


Une autre raison, non dite, aurait pu prévaloir pour justifier la non publication : Ce rapport met en évidence les disfonctionnements du système plus qu’une offensive de religions contre l’école. Il ne semble pas que les inspecteurs chargés de l’étude l’aient constaté. Il est difficile de juger si il est courageux ou inconscient..
Entre les lignes,le rapport parle bel et bien de l’école.Un système fermé qui connaît d’abord de gravissimes difficultés d’organisation interne


« Les établissements qui s’en sortent sont ceux ou il existe un chef charismatique.... » Nous dit il. N’importe quel consultant en organisation saura reconnaître cette situation. Quand tout dépend de l’équation personnelle d’un intervenant on a affaire à une absence d’organisation


Les profs se disent complètement isolés. Pas d’aide de la direction, de l’inspection...C’est a peine si ils osent parler de leurs problèmes, entre eux, sans parler des tiers, « notamment pour ne pas contribuer à dévaloriser leur établissement ».


La classe lieu d’isolement pédagogique (p 347) Impréparation des enseignants, absence de soutien, ignorance de l’encadrement p (348)


Les « jeunes professeurs » y sont nombreux (p. 353), « mal préparés à affronter ces situations, laissés sans directives ni soutien » (p. 362)


Les chefs d’établissements, recteurs, inspecteurs d’académie sont « mal » ou « très inégalement informés » de ce qui se passe dans les classes, absence totale de l’inspection. (p. 363)

Si tous cela est vrai, et rien ne permet d’en douter, on conçoit mal que cela ne concerne que la question religieuse. On voit mal des enseignants chefs d’établissement et inspecteurs qui dialogueraient intensément, travailleraient en équipe, échangeraient dans le domaine pédagogique c’est-à-dire sur l’essentiel de ce que devraient être leurs préoccupations professionnelles et qui tout d’un coup auraient un blocage sur le seul Islam. On conçoit mal également que cet état de fait ne caractérise que les établissements ghettoisés sauf à croire que l’institution elle-même contribue à la formation des ghettos.



Ce que ne dit pas le rapport explicitement mais qui est transparent, c’est que l’absence d’organisation, la fermeture et l’isolement ne sont pas les fruits d’un hasard, c’est une « culture d’entreprise ».

Pas de pouvoirs, pas de sanctions, pas d’évaluation. Les inspecteurs donnent presque toujours la note maximale. Pas de hiérarchie autre que fantasmée. On dit encore « Monsieur le directeur », avec un respect quasi scolaire, mais son seul outil de management hors « charisme » est de donner de mauvais horaires ou de mauvaises classes si tant est que l’impétrant n’est pas syndicaliste. Uniquement des sanctions ! Motivant !


La peur de l’extérieur est récurrente, peur des vagues, peur d’une mauvaise réputation, peur d’une médiatisation, peur des parents, des grands frères etc....


Le titre même de l’ouvrage est doublement révélateur. Obscurantisme  ! Il qualifie l’interlocuteur comme un adversaire, comme une forme de la bêtise voir du mal hostile aux lumières. Il défini aussi le système comme une forteresse assiégée....Le dialogue ne va pas être facile....


Ce que montre le rapport, c’est que notre école est dans une large mesure un monde assez homogène, fermé sur l’extérieur et qui fonctionne d’abord pour ses collaborateurs. Sur le mode de chacun chez soi dans sa classe pour le meilleur et pour le pire.

Cela corrobore d’ailleurs ce que nous savons tous.


Les parents sont exclus de toute décision au motif qu’on ne donne pas de conseil à son garagiste. Les instances participatives sont vidées de tous contenu. Les conseils de classe se déroulent en deux parties. Une entre prof ou on décide et discute vraiment. Une avec les délégués, grande messe où on entérine.

Du reste ce qui est absolument frappant, dans le texte, c’est l’absence des « clients ».des usagers, élèves et parents. Quels reproches font ils éventuellement, pourquoi se comportent ils ainsi. Qu’attendraient ils de l’école  ? Ils l’attaquent, mais pourquoi ? Que pensent leurs familles


On a le sentiment que pour les personnels, la société, c’est l’inconnu, l’étranger, hostile a priori.

Pourquoi ? Un élément de réponse avait été évoqué lors de la sortie du film « l’être et l’avoir ». Sous la mythique troisième république des hussards noirs, les instits venaient du milieu auquel ils étaient appelés à enseigner. Ils en comprenaient donc les spécificités et les respectaient. Un Instit pouvait être laïque en venant d’une famille rurale catholique. Il se battait pour la laïcité mais savait réellement ce qu’était le catholicisme. Elite de classes populaires, il était en prise directe avec les réalités de ses élèves.


En caricaturant a peine, on peut dire que nos enseignants sont désormais massivement rejetons d’enseignants, mariés avec des enseignants. Ils vivent toute leur vie en vase clôt sans jamais sortir de l’école.



Les impératifs internes deviennent donc logiquement prioritaires par rapport aux buts ultimes théoriques de l’organisation, former les enfants.


Les symptômes sont connus et décrits. Plus le prof est bon, moins il a de chance d’aller la ou on aurait le plus besoin de lui, c’est-à-dire dans les zones a problèmes.


La moyenne d’ancienneté des professeurs est inférieure à 3 ans dans des collèges particulièrement difficiles (p. 319),


On voit des élèves orientés vers des filières sans issues pour préserver l’emploi. Il n’y a pas si longtemps, on envoyait des élèves en typographie à l’heure du traitement de texte...


La lourdeur des programmes et des horaires notamment dans le secondaire laisse pensif. A quand les 35 heures pour les élèves de terminale ? Ah non, on ne va pas sacrifier des disciplines des matières, des postes... nous disent des profs qui ne font pas eux même ces heures mais sont massivement favorables aux 35 heures, pour les autres salariés, et pédagogiquement a plus de 35 heures encore pour les élèves.

Cette prédominance des intérêts des intervenants sur le but de l’organisation a les conséquences que l’on sait.


Un autre rapport interne qui lui ne sera sans doute pas publié du tout, montre que les profs de la région parisienne échappent massivement à la carte scolaire par dérogation et recours au privé (40%). Compte tenu qu’il existe de bons établissements, on peut dire que l’essentiel de ceux qui seraient au risque de la mixité sociale y échappent.


 


Un troisième rapport reconnaît que le niveau général de l’établissement est absolument déterminant pour l’avenir scolaire des enfants quel que soit leur niveau personnel. C’est donc a juste titre que les parents informés (notamment enseignants) font tout pour fuir les établissements de « mixité sociale ».

Le texte d’Obin ne se prononce pas explicitement sur cette question centrale. Entre les lignes, il loue les proviseurs qui résistent à la pression pour des dérogations à la carte scolaire (p320) Mais il est prêt à remodeler la dite carte pour forcer les enfants des autres a payer le prix de la mixité (p 367).


Fait ce que je dis ! Pas ce que je fais... !



Ainsi donc, en tendance, il disent une chose, en pensent une autre et en font une troisième pour les enfants des autres et une quatrième pour les leurs.

Cette espèce de schizophrénie semble être un phénomène général. Il existe des enseignants de tous bord. Tous les comportements sont possibles. Mais les tendances lourdes de l’institution sont nettes.


Même si il s’agit d’un effet pervers, d’une logique de système plus que d’une volonté délibérée le premier constat du rapport, c’est la ghettoïsation des pauvres au sens large sur tout le territoire bourg ruraux et petites villes comme banlieues et grandes agglomérations. (p301). On conçoit qu’il soit assez facile de concentrer des populations d’origine immigrée en Seine Saint Denis, mais parvenir au même résultat dans un bourg rural nécessite vraisemblablement un minimum d’efforts même inconscients, de tous les intervenant et en particulier de l’institution.

Constat courageux, notre école exclu très efficacement les pauvres. Au prix de trois ans chez eux, on peut faire une carrière tranquille !


Mais même si c’est peut être en passe de devenir une hérédité, le métier est le plus souvent aussi une vocation. Les enseignants, souvent, au moins au début, croient en leur mission.


Les réalités décrites par le rapport, celle d’un échec assez général en ce qui concerne ceux qui en aurait le plus besoin doit entraîner de fortes frustrations.


Une contradiction avec soi même permanente. Ils voudraient sans doute que le système change mais ne sont guère prêt à changer eux même. Découragés, démotivés, ils doivent sans doute subir un certain ennui aussi. Car ils ont beaucoup de temps libre. Ils doivent sans doute aussi être en recherche de bouc émissaires : société, capitalisme, religion...


Ne parvenant pas à donner leur chance à tous les enfants et notamment les plus défavorisés, les enseignants recyclent leur générosité frustrée et inemployée dans la défense de « grandes causes » (voire le point trois d’Odette Coulon) et d’interminables controverses entre eux sur les tenants et aboutissants.

C’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’école constitue un système très peu laïque et même assez « religieux » au niveau des enseignants.

Dans les tentatives des profs pour réagir aux empiétement des « religions traditionnelles » on découvre plus d’anticléricalisme primaire que de laïcité réelle et souvent une inculture inquiétante.

L’inculture obscurantiste est signalée par les inspecteurs.

Tel veut faire supprimer le sapin de noël trop chrétien... ! (Au point ou on en est, il n’est peut être pas inutile de rappeler que le sapin est une tradition païenne) Tel autre refuse d’apprendre à ses élèves Au clair de la Lune (pour l’amour de Dieu... !) Certains recyclent halloween assortie de la lecture d’Harry Potter, fête commerciale américaine et également païenne, en forme de protestation contre l’omniprésence des fêtes catholiques....Squelettes sorciers et potirons au secours de la raison raisonnante !



Le parallèle en termes de maturité et de culture avec le refus de certains élèves « musulmans » d’utiliser le signe + dans les additions parce que c’est une croix est troublant... ! Pas-de-sa-pin-de-no-el-le na-na-ne-re  !


Gageons que c’est par ignorance de la signification du croissant boulanger (préparé pour se moquer de l’islam pendant le siège de Vienne par les turcs) que les alter-pro-musulmans n’ont pas encore exigé sont interdiction...


Mais les commentaires des inspecteurs évoquent l’hôpital se moquant de la charité ! On peut leur pardonner de découvrir les protestants ravinistes qui existent depuis le 19eme siècle en France mais constituent une communauté microscopique, mais il est plus étonnant de les voir confondre des évangéliques (seconde religion de France) et des évangélistes ( Mathieu Luc Marc Jean.... !) a moins que ce ne soit une faute de frappe de relecture ou d’orthographe.

L’agressivité anti-religieuse d’une partie du corps enseignant est signalée au passage mais sans approfondissement.


On découvre dans le rapport qu’il y a peu de problèmes avec les enfants dans le primaire, mais pas mal avec les profs qui au nom de leur convictions vont chercher des poux dans la tête des parents ! (p317). Il s’agit de savoir si on peut interdire aux mères de venir chercher leurs enfants en foulard ! Réflexion approfondie également pour savoir si des parents accompagnant une sortie peuvent être « enfoularé ».Comme souvent le principal problème est d’avoir assez de parents et qu’en principe, une femme en burqua ne peut pas sortir sans un homme, on se demande si tous cela n’a pas un caractère assez théorique visant surtout a marquer son territoire autant qu’a animer les réunions syndicales. Ce d’autant plus que le fait que des fonctionnaires ayant autorité aient pu massivement défiler à la tête de leurs élèves mineurs pour contester la légitimité d’un choix démocratique et citoyen en 2001 ne semble avoir choqué que peu de laïques..


On en vient à se demander si les provocations d’élèves dans le secondaire ne trouveraient pas partiellement leur source dans les comportements d’enseignants dans le primaire.

L’absence de laïcité politique des profs est massive tout niveaux confondus.


La laïcité, en principe, s’applique aussi à la politique. A quand un rapport Obin sur les transgressions des enseignants en la matière ? Et cela ne concerne pas uniquement le choix des rapports publiés mais aussi la vie quotidienne des élèves.

Michèle Tribalat soulève dans l’ouvrage, la question de la laïcité des personnels : par exemple, l’antiaméricanisme latent des programme et des enseignants : sujet du brevet 2005< Comment la puissance américaine a elle été contestée le 11 septembre 2001.>?


Ma fille en maternelle moyenne section a eu droit a un cours sur « le méchant Le Pen a pris injustement la place du gentil Jospin ». Et ce phénomène la, ne touche pas que « certains établissements dans les quartiers en voie de ghettoïsation ».

Rares sont ceux de nos enfants qui ne savent pas que leurs instits. sont majoritairement bio écolos équitables citoyens et anticapitalistes. C’est bien sur leur droit, mais nos enfants ne l’ont pas découvert tous seuls.
En tendance, beaucoup d’enseignants, sans doute en toute bonne foi, attaquent assez violemment tous ce qui est différent de leur vision du monde et enseignent aux enfants qui leur sont confié leur vérité -leur catéchisme-  ! Les exemples précédant montrent qu’il est assez confus intellectuellement même si il est assez clair politiquement.


Il est aussi très « religieux »comme le montre le rapport lui-même.


Cité par Jean Baubérot, notre spécialiste national es laïcité, les mesures proposées ne consistent pas a envoyer les profs de qualité dans les banlieues par exemple, elles visent à « régénérer chez ces jeunes le sentiment d’une appartenance à un ensemble politique capable de transcender leurs autres appartenances » (p. 366). L’emploi de 2 termes très religieux (« régénérer » et « transcender ») est-il conscient ?


Les IUFM devraient mettre Marcel Gauchet au programme, qui montre que la laïcité traditionnelle était, tout compte fait une religion et qu’elle souffre aujourd’hui surtout de sa sécularisation. Le prurit transcendantale de l’éducation nationale serait il le denier feu d’un intégrisme laïque peau de chagrin comparable au Latin des lefbevristes ?


 

A nouveau, on est surpris par les parallélismes des comportements de certains enseignants et des « islamistes ».

Une autre remarque particulièrement savoureuse du même Bauberot.



« Ben Laden comme « figure emblématique d’un Islam conquérant, assurant la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement » (p. 345). Ben Laden = nouveau Staline : s’il avait été jusque là, le Rapport aurait du se poser d’épineuses questions : une partie du corps enseignant a été plus ou moins stalinienne, et la France n’en est pas morte ! »


De fait, si on remplace occident et juifs par capitalisme ultralibéral mondialisé dans le discours des extrémistes islamistes, on retrouve a peu de chose prêt celui d’une bonne partie du corps enseignant. (On peut en trouver des extraits dans la nouvelle Judéo phobie de Taguieff par exemple). On retrouve a nouveau l’étrange parallélisme entre sapins de noël et signe plus....


Le rapport confirme d’ailleurs que les « barbus » sont des «  diplômés du Maghreb mais aussi de France ». On ne peut s’empêcher de penser aux thèses d’Emmanuel Todd montrant que les extrémismes sont toujours portés par des jeunes diplômés de la classe moyenne insatisfaits de leur statut social.

Notre école ne fait peut être pas tant face a de « l’obscurantisme religieux » qu’a une classe moyenne issue de l’immigration pour laquelle notre société n’a pas tenu ses promesses et qui se venge avec les moyens qu’elle a appris a l’école, sur l’école

D’ou sans doute l’impasse signalée dans le rapport, dans laquelle se fourvoient les enseignants qui se battent pieds a pieds un coran bilingue a la main...

D’où aussi, le sentiment que la question n’est au fond pas principalement religieuse. Les enseignants la voient peut être ainsi parce que cela les arrange.


 
Enfin, cité également par Bauberot, parlant de Mona Ozouf la tentation latente et inquiétante de pureté du système. Exclure ! « Depuis Sieyès, est une tentation du républicanisme français : unir mais en excluant l’élément impur ou gênant ».

Dans le rapport et dans les commentaires, beaucoup de remarques portent sur le fait qu’il y a moins de difficultés avec les cathos et les juifs parce qu’ils ont leurs écoles......

Le regret que les musulmans n’aient pas leurs écoles est transparent dans de nombreux commentaires du rapport.


En 25 ans, il semble que l’on soit passé d’une adhésion majoritaire au concept de « grand service publique laïque unifié obligatoire » façon 1981 a une croissance du nombre de ceux qui sont prêt a abandonner ceux qui seraient par trop différents.



« Puisque nous ne parvenons plus a leur imposer nos discours, que la vie serait plus simple sans les éléments perturbateurs, c’est-à-dire ceux qui ne nous écoutent pas... »



Car à travers ce « combat laïque » c’est en effet la remise en cause du statut et du rôle des enseignants et de leur prétention à vivre en circuit fermé et à enseigner la vie aux autres qui se joue.

Il est un fait que « on ne les écoute plus » mais de trois façons différentes :


Les enfants de milieux qui ne pensent pas comme la majorité des enseignants se divisent en trois catégories.



Les familles « résistantes » et « réfugiées ».


Les résistants, car notre école n’est pas laïque.Si certains catho ou juifs ou autres vont dans le privé, c’est aussi parce qu’on enseigne à leurs enfants des valeurs non pas différentes des leurs, mais, en pratique, hostiles aux leurs.


Les réfugiés, car, pire, notre école ne défend pas ce qui reste de laïcité.

Si un corps constitué de 1 300 000 adultes fonctionnaires de l’éducation nationale n’arrive pas a imposer la présence normale d’enfants de familles juives a 1000 militants islamistes, même relayés par quelques milliers d’enfants, on peut se demander si il s’y efforce réellement. L’exclusion de fait d’enfants juifs ou réputés tels, constatée dans certains établissements par le rapport parait pour le coup beaucoup plus grave que le port de voiles. Ce d’autant plus que les enseignants ont parfaitement réussi a éviter par exemple, une présence du front national réel ou symbolique dans les écoles. Celui-ci aussi, conteste les programmes et manuels qu’il juge orientés. Cela ne pose manifestement aucun problème a l’EN alors qu’il s’agit de 15% de l’électorat et non de 1000 illuminés.

On ne peut s’empêcher de se demander si la lutte contre l’antisémitisme fait l’objet du même unanimisme au sein de la communauté enseignante que la lutte contre « l’extrême droite ».



Les familles « adaptées ».



Elles savent qu’une certaine hypocrisie est nécessaire avec leurs profs. Notre système n’est pas tant éducatif que sélectif. Il faut, avoir le diplôme, primordial dans une société française marquée par son école. Donc il faut donner au prof la réponse qu’il attend.

Or, le public est moins cher et, dans les bons établissements, de bonne qualité, donc tant que l’on peut passer entre les gouttes....


Mais cette absence d’adhésion profonde à leur credo, les enseignants la pressentent et en souffrent.


Ce souhait croissant des parents de « s’immiscer » dans l’avenir de leurs enfants est d’ailleurs vraisemblablement ce dont parlent les enseignants quand ils évoquent une intolérable et inéluctable « marchandisation  » de l’éducation nationale (Jospin, Gauchet)



Car, vraiment, le niveau a monté. Désormais, les parents qui se jugent moins compétents que les enseignants pour décider de l’avenir de leurs enfants sont de moins en moins nombreux, a part, peut-être, chez les immigrés. Il restait donc un espoir....


Et c’est la troisième catégorie de famille, « les pauvres »


L’enfant de milieux défavorisés, et notamment migrants souvent de troisième génération, sait désormais aussi que le système n’est pas