ASSOCIATIONS FAMILIALES PROTESTANTES

COLLOQUES DE FONTEVRAUD




LECONS  DE THEOLOGIE
2002-2004-2006



Ces leçons sont été données par Michel -Louis Lévy

I° LECON 2002

Une théologie laïque est-elle possible ?

Mes chers enfants, comme les nouveaux programmes d'instruction civique nous l'ont prescrit, nous abordons aujourd'hui l'étude de la notion de Dieu. C'est une question difficile, sur laquelle travaillent depuis longtemps les plus grands esprits. Mais pour vous en donner une première définition, qui pourra nous suffire au début, disons que Dieu est la «personne morale» représentative de la totalité du genre humain, de la totalité des hommes, y compris soi-même. J'insiste sur «y compris soi-même» : de même qu'un Français est plus qualifié qu'un Anglais pour dire ce que pense la France, et réciproquement pour l'Angleterre, de même qu'un salarié d'IBM est plus qualifié qu'un salarié de la Société générale pour dire ce que pense IBM, et réciproquement pour la Société générale, de même un humain, y compris vous-mêmes mes chers enfants, est plus qualifié qu'un animal pour dire ce que pense Dieu. «Plus qualifié» n'est évidemment qu'un jugement relatif, et non pas absolu, ce qui explique que les hommes se disputent aussi souvent pour décider ce que pense Dieu que les Français pour décider ce que pense la France.

Le parti monothéiste

Pour nous limiter aux temps où portent nos regards, cette notion remonte à l'Egypte pharaonique, et plus précisément à l'époque d'un pharaon dont l'appellation grecque est Amenophis IV, qui, selon les égyptologues, appartenait à la XVIIIe dynastie, et régna de 1375 à 1358 avant l'ère commune. Il était le mari de la belle Néfertiti, dont je vous montre ici une représentation. Ce pharaon devait être exaspéré des disputes entre les prêtres des différents cultes et, comme tout souverain, préoccupé d'unité nationale. De là découlerait son idée que le culte d'un seul dieu, appelé Aton, mot qui dans la langue de son temps voulait dire «Seigneur» , ferait l'union, non seulement de tous ses prêtres, mais aussi de tous les peuples asservis à son empire. Pour proclamer sa propre allégeance à ce dieu, il se fit appeler Akhen-Aton, ce qui veut dire, paraît-il, «le Seigneur est satisfait» . Changer son nom, comme tout souverain accédant au trône, était sans doute acceptable. Mais ordonner l'abandon du culte des autres dieux allait se révéler suicidaire : c'était attaquer de front les intérêts des prêtres, dans une société où ils étaient seuls détenteurs de la science, et surtout seuls à savoir lire, après de longues études, les complexes «hiéro-glyphes» , les gravures sacrées. Son échec était dès lors fatal et les cultes anciens furent rétablis par un successeur, issu je crois d'un coup d'Etat.

Akhenaton avait sûrement des partisans, qu'on peut qualifier de monothéistes, partisans du Dieu unique. Comme dans tout parti battu, ceux-ci étudièrent les causes de leur échec, et comprirent l'importance qu'y avait joué l'accaparement par le clergé du système d'écriture. Or à la même époque, dans la région de Phénicie qu'on appelle aujourd'hui Liban, là où se trouve la ville de Byblos, venait d'être inventée l'écriture alphabétique que nous utilisons en Occident, et qui est beaucoup plus facile à enseigner au peuple que les hiéroglyphes. Certains monothéistes eurent donc l'idée, pour briser le monopole clérical des hiéroglyphes, de leur substituer cette écriture, et pour commencer, de rédiger et d'enseigner un exposé de la doctrine monothéiste écrit avec les lettres phéniciennes. Ce traité allait, au fil des âges, devenir la Bible hébraïque, en hébreu Torah.

Des chiffres et des lettres

Le rédacteur de cette Torah est lui-même connu sous le nom de Moïse. Evidemment nous ne savons pas bien distinguer ce qui est exactement l'apport original de Moïse, ni ce qu'il doit à des doctrines et légendes antérieures dont il avait connaissance. C'est d'ailleurs la même chose pour d'autres auteurs, comme Homère, Shakespeare, ou La Fontaine, dont personne ne discute ni l'existence, ni le génie, ni l'unité de l'œuvre.

Moïse voulait exprimer des vérités indépendantes du langage dans lequel elles s'expriment. Si je dis «un et un font deux ; deux et deux font quatre» , j'énonce des vérités certes universelles, et définitives, mais incompréhensibles pour qui ne parle pas français. Si j'écris 1 + 1 = 2 ; 2 + 2 = 4, j'énonce les même vérités, comprises en toutes langues, par les gens qui utilisent les chiffres qu'on appelle arabes et les notations mathématiques usuelles. Pour faire passer ces vérités définitives, propres à l'espèce humaine, et non susceptibles de «progrès» , Moïse entreprit d'utiliser le système alphabétique pour énoncer par écrit des vérités absolues, qu'il confia à ses partisans. Ceux-ci réussirent à conserver son œuvre, non sans tensions et difficultés. Ces «conservateurs» , au sens strict du terme, constituent, depuis environ trente-trois siècles, ce qu'il est convenu d'appeler «le peuple juif» . Certains d'entre vous y appartiennent peut-être, plus ou moins, et d'autres, plus nombreux, apprennent son histoire ancienne au catéchisme.

On doit à Moïse une décision géniale : celle de normaliser l'ordre alphabétique, que nous avons grosso modo conservé. Les lettres étaient ainsi associées à des chiffres et à des rangs, croissant de 1 à 22, nombre de lettres de l'alphabet hébraïque. De la sorte, Moïse verrouillait le Texte, en permettant d'innombrables «preuves par neuf» de la conformité de toute copie à l'original. Comme quand je vous fais réciter les fables de La Fontaine, il pouvait exiger un respect «religieux» du Texte. Ainsi les peuples utilisant l'alphabet phénicien accédèrent à la notion de «sacré» . Qui, de nos jours, oserait modifier l'ordre alphabétique ?

Moïse donna sens à des onomatopées, qui étaient peut-être déjà utilisées dans les langues de son temps. Observant ainsi qu'une des premières syllabes articulées par les bébés était «baba» , que nous prononçons «papa» , il l'attribua au Père et posa que papa s'écrivait, je prends une craie, BABA et Père AB, sens que ce mot a encore, en hébreu et en arabe. Et il décida que A et B étaient les deux premières lettres. Ces deux lettres s'appellent en hébreu Aleph, Beit, et en grec Alpha, Bêta, d'où vient le mot «alphabet» . Là où nous voyons seulement le mot AB, et le sens «Père» , les premiers lecteurs de Moïse voyaient donc, en plus, l'assemblage 1 2. De la notion de Un et Deux à celle de Trois, donc de Trinité, il n'y a qu'un pas. Et à celle de Douze, il n'y en a qu'un autre, qui suppose cependant l'usage du système décimal.

Tout porte à penser que Moïse connaissait divers systèmes de numération, mais il privilégiait sûrement la «base dix» que nos dix doigts rendent universelle, d'où les dix justes de Sodome, les dix plaies d'Egypte et les dix commandements. «Main» s'écrivait d'ailleurs YD, Yad, avec un Yod déjà au dixième rang, comme notre J, et un D déjà au quatrième rang. Influence d'un hiéroglyphe préexistant ? Le Yod, Dix, symboliserait le pouce, unité transcendante par rapport aux autres doigts, comme la dizaine l'est par rapport à l'unité, et le D, Quatre, les quatre autres doigts.

Ayant écrit le Père AB, et ayant observé qu'une autre syllabe originelle, «mama» , évoquait la succion du sein maternel et devait donc être réservée à la Mère, il posa que Mère s'écrivait AM. Pour «dieu» , nom commun, il se conforma à l'usage de son temps et choisit AL, qui se prononce «El» , et d'où viennent nos pronoms personnels «Il» (Béni soit-Il) et «Elle» , et le nom de «Allah» , Clément et Miséricordieux. Quant à la combinaison AB-AL, Père-dieu, elle a donné bizarrement Ab-Allah puis Ap-Ollon. Autre combinaison, AM-MT, Mère-mort (MT, mort, a donné matar, tuer en espagnol, d'où matador). En vérité, chacun de nous va de sa mère à la mort. La contraction AMT, c'est Emet, Vérité. Quant à la combinaison AB-BN, Père enfant, elle se contracte en ABN, Even, Pierre en hébreu. D'où l'idée que le lien entre un père et son enfant est indestructible, et le verset 16-18 de l'Evangile de Matthieu : «Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon église».


Le Nom imprononçable

Moïse était, je vous le rappelle, «monothéiste» . Il décida donc que le pluriel de AL, Elohym, ALHYM, était un singulier, quelque chose comme «la Totalité des dieux» . Dans le premier chapitre de la Bible, c'est Elohym qui crée le Ciel et la Terre. La Création, c'est ce qui préexiste à votre propre conception, ce qui est créé non seulement par les forces de la nature, mais aussi par les hommes qui vous ont précédés, par exemple l'émission de gaz à effet de serre. ALHYM convient bien pour désigner toutes les forces qui vous sont extérieures. Mais pour désigner le Dieu Unique du genre humain, y compris vous-même, Moïse calcula un nom de quatre lettres, dont seulement trois différentes entre elles. Ce fut le «Tétragramme» , YHWH, béni soit le Nom.

Pour parler vite, Elohym est le Dieu de «Ils» , les autres, et YHWH est le Dieu de «Je» et donc de «Nous» , ensemble dont «Je» fais partie. Par une coïncidence admirable, «nous» se prononce nou en hébreu : Eloheynou, c'est «notre Dieu» , «Dieu à nous» . Tout l'effort de Moïse et de ses partisans consiste à affirmer que Elohym et YHWH ne font qu'Un. Le mot YHWH est formé de deux moitiés, qui sont aujourd'hui les marques d'affirmation, en allemand, YH Ja , et en français, WH «oui» . Or Elohym a créé l'homme mâle et femelle. Il s'en déduit une conséquence prodigieuse, l'impossibilité de prononcer le Nom divin : si deux fiancés parlaient ces deux langues le jour de leur mariage, comme voulez-vous rendre d'une seule voix celles des deux fiancés qui répondent au prêtre qui leur demande leur consentement ? Dites donc Ja et Oui en même temps. Ou encore : donnez au Y la forme d'un point, d'une apostrophe, remplacez le H par le signe du doute, le point d'interrogation, ?, le W par un trait vertical, I :

' ? I ?

Essayez de prononcer. Cette indétermination est sans doute à l'origine de disputes infinies, pouvant aller jusqu'aux «guerres de religion» , mais elle est aussi une affirmation de la liberté absolue de chaque être humain de concevoir Dieu à sa façon. Toujours est-il que YHWH fut prononcé le plus souvent Adon-Aï, Mon Seigneur, proche du dieu égyptien Aton et du dieu grec Adonis. Dans toutes les synagogues du monde - ceux qui parmi vous, mes enfants, sont juifs, peuvent en témoigner - YHWH se prononce Adonaï.

Pour la Création de l'Homme apparaît le Nom double, YHWH-ALHYM (Genèse II, 4). Ensuite les deux Noms sont utilisés alternativement, mais non pas indifféremment. C'est faire injure au fondateur du monothéisme que de parler d'un «document yahviste» et d'un «document élohiste» , comme si Edmond Dantès et le comte de Monte-Cristo avaient été imaginés par deux auteurs différents. De même, s'il y a deux récits de la Création, c'est que la conception d'un enfant peut être décrite du point de vue des parents ou de celui de l'enfant conçu, bien que ce soit la même conception.

Dans YHWH, le H exprime le souffle, l'Esprit «qui souffle où il veut» , et comme il est présent deux fois, symbolise aussi le doute, le choix, et le sexe. Y, le Yod hébreu, c'est l'origine des temps, par rapport à laquelle l'Homme n'est qu'un projet. En préfixe, c'est la marque du futur, mais en suffixe, c'est la marque de la première personne du singulier : ABY, «mon père» , BNY, «mon fils» . Les deux mots sont dans Genèse XXII, 7, quand Isaac et Abraham montent au sacrifice. Les deux mots signifiant «je» en hébreu ANY Any et ANKY Anokhy ont également un Yod final, et c'est de ce Yod que viennent le «je» français, le Ich allemand et le I anglais. Quant au W, Vav, auquel Moïse donna en effet la forme d'un trait vertical, I, c'est l'instant, ou la durée, qui sépare le passé du futur. En hébreu, «Que la lumière soit» et «La lumière fut» s'écrivent par les mêmes six lettres YHY AWR, Yehi 'Or. Entre les deux, il y a un Vav.

Avec l'ordre alphabétique, le principal apport de Moïse est la normalisation de la semaine. Le découpage du temps en périodes de sept jours existait déjà de son temps mais était loin d'être généralisé, ni synchronisé. Les esclaves, en particulier, n'en avaient aucune idée. Pour Moïse, la semaine n'est pas seulement le quart du cycle lunaire, c'est aussi le quart du cycle féminin. En imposant au petit groupe de ses partisans le respect rigoureux du repos du septième jour, Moïse nommait les sept jours de la semaine, de un à sept, créant un usage auquel le monde entier adhère aujourd'hui.
Du temps de Moïse, les pharaons s'appelaient Ra-Msès, ce qui veut dire «Créé par Râ» , ou Thout-Mses, «Créé par Thout» . Moïse, pour imposer l'idée d'un Dieu «Incréé» , au Nom imprononçable, créa son propre nom de Mses, Créé, tout court, conservé en allemand, Moses, et en hébreu, l'écrivit MSH, inverse de HSM, haChem, le Nom. Chem, SM, c'est le Premier Nom transmis par un Juste, NE, que nous appelons Noé, à son fils aîné Sem, d'où viennent sémite et antisémite, je vous expliquerai une autre fois.

Arabes, Hébreux et Juifs

Pendant la Création du monde revient six fois le refrain «Et ce fut soir, et ce fut matin» . «soir» s'écrit Ereb, racine RB du mot désignant le couchant, l'ouest, qu'on retrouve dans «Maghreb» , dans l'«Erèbe» mythologique, dans «Europe» , et, mais oui, dans «Arabe» . On retrouve aussi RB dans Arba, qui signifie «quatre» . Par allusion aux quatre points cardinaux, la racine RB est passée en latin dans urbi et orbi pour désigner «la ville et le monde» , puis en français dans «orbe» et «orbite» . Mais la Torah commence par BRASYT, Beréchit, «Au commencement» , avec l'inverse, BR, comme premières lettres, racine qu'on retrouve dans «Abraham» et dans «Hébreu».

D'où la question de savoir si Abraham fut le premier Hébreu ou le premier Arabe. Or, en Genèse XXIII, 2, Moïse donna, détail rarissime, deux noms au même lieu, celui de la première tombe, où Abraham ensevelit Sarah : Qyriat Arba, le village des Quatre, avec RB, et Hébron, avec BR. Ceci pour dire : qu'on arrive en un lieu - la tombe de Sarah - par l'est ou par l'ouest, par le nord ou par le sud, c'est le même lieu. Qu'on aborde l'Eternel par la langue hébraïque - Elohym - ou par la langue arabe - Allah' -, c'est le même Dieu. Que vous le vouliez ou non, vous êtes voués à vivre ensemble à Hébron-Qyriat Arba.

Jouant sur la symbolique du quatre, quatre dimensions, quatre points cardinaux, Moïse a aussi créé le nom de Judah en incorporant la lettre D, quatrième lettre, au quatrième rang du Nom divin. Judah, en hébreu, s'écrit YHWDH, Yehoudah. Judah est de la quatrième génération : Abraham, Isaac, Jacob, Judah. Et c'est le quatrième fils de Jacob : Ruben, Siméon, Lévi, Judah. L'étymologie du nom de Yehoudah le rattache (Genèse, XXIX, 35) à l'idée de célébrer Dieu, de Lui rendre grâce. Todah, en hébreu, c'est «merci» . Toujours est-il que Moïse attribua à la tribu de Judah autorité sur les autres. Les peuples contestent toujours leurs autorités, si bien que les autres tribus d'Israélites contestèrent la prééminence de la province de Judée et de sa capitale, Jérusalem, et qu'en maintes circonstances, le mot «judéen» , Jud en allemand, «juif» en français, fut chargé d'un sens péjoratif. Least but not last, la pire contestation, ce fut il y a soixante ans, quand Hitler et les nazis envoyèrent au bûcher six millions de personnes désignées comme Jud, sans autre forme de procès. La plupart des victimes ignoraient le lien entre cette appellation et le Nom de Dieu, béni soit-Il. Dans ce cas comme dans les autres, les persécuteurs accusaient le persécuté d'être la cause de la persécution, comme il est écrit : «Si ce n'est toi, c'est donc ton frère» (La Fontaine, Fables, Livre Ier, chapitre 10, vers 22 ).

Mes chers enfants, j'ai été un peu vite. Dans les leçons suivantes, nous verrons quelques métaphores héritées de la théologie de Moïse, qui est aussi une théo-graphie. Par exemple la Traversée du désert ou la Terre promise. Je vous dirai aussi la Bonne Nouvelle, qui est que le monde survivra à notre propre mort. Je vous montrerai le rapport qu'il y a entre «maternel» , «maternité» et «mère» , entre «paternel» , «paternité» et «père» , et entre «éternel» , «éternité» et «être» .

Est-ce que quelqu'un a une question à poser ?



  LECON N°  II. - Le Nom, le Nombre et l’Etat

Michel Louis Lévy

    Il y a deux ans, j’avais essayé d’apporter ma pierre à l’introuvable « enseignement des religions » en donnant ici une « leçon de théologie », supposée s’adresser à des adolescents de l’école laïque. J’y définissais Dieu comme une personne morale, représentant la totalité du genre humain. Je faisais de Moïse l’inventeur égyptien de l’alphabet de 22 lettres ordonnées et de la semaine de 7 jours, qui, déçu de n’avoir imposé ni cet alphabet ni le Chabbat à l’administration pharaonique, attachée à ses hiéroglyphes, mettait en chantier la Torah et chargeait ses partisans d’en expérimenter l’application de l’autre côté du Désert. Aujourd’hui, je m’adresse plutôt à des enseignants, de préférence mariés et pères ou mères de famille. J’examinerai, en bon démographe, ce qui, dans cette Torah, concerne les deux instruments de l’analyse démographique, à savoir les registres d’état civil et les recensements de la population, la nomination individuelle et le comptage collectif : nommer et compter.

1. L’état civil

 
Nos registres de naissances, mariages et décès ont été, comme on sait, institués par l’Assemblée Législative, en sa dernière séance du 20 septembre 1792, par transfert des registres paroissiaux de baptême, mariage et sépulture, dont la normalisation remonte à la Contre-Réforme et au Concile de Trente et pour la France, à l’édit de Villers-Cotterêts de François 1er (1539). Les pratiques ainsi enregistrées par les communautés et paroisses locales sont fondées sur les textes bibliques et évangéliques. Elles répondent d’une part aux besoins du commerce, du crédit en particulier, qui exigent de connaître l’identité d’un créancier et d’un débiteur ; d’autre part à ceux de la famille, qui exigent de savoir qui est qui, qui épouse qui, qui est le fils ou la fille de qui, pour appliquer les règles de la prohibition de l’inceste et de l’adultère, ainsi que celles de l’exogamie et de la monogamie. Je vais en « revisiter », comme on dit, les textes originels, à savoir les chapitres 16 à 22 de la Genèse, en m’inspirant des analyses de l’éminente psychanalyste et exégète protestante Marie Balmary.

Faut-il un rapport sexuel pour être désigné comme le père d’un enfant ? Il n’y a jamais de mention de rapport sexuel entre Abram et Saraï. Simplement celle-ci est qualifiée d’« épouse d’Abram ». Au  contraire, pour la naissance d'Ismaël, il est précisé qu'Abram est « allé vers » Agar au verset 16, 4. La distinction entre "le fils selon la chair", Ismaël, et "le fils selon l'esprit", Isaac, sera commentée au chapitre 4 de l’Épître aux Galates, qui précise au verset 28 que les futurs Chrétiens sont du côté d’Isaac : « Or vous, mes frères, à la manière d'Isaac, vous êtes enfants de la promesse ». Regardons cela de plus près.

A la fin du chapitre 16 de la Genèse, Ismaël naît de la servante Agar. 13 ans plus tard, au chapitre 17, versets 4 à 6, Abraham a 99 ans, et Elohym lui propose une alliance :  « sois le père d'une foule (HMWN) de nations (GWYM). On ne t'appellera plus ABRM, A.B.R.M., mais ton nom sera ABRHM A.B.R.H.M., car je te fais père d'une foule (HM est la fin du mot Abraham et le début du mot Hamon) de nations (GWYM). Je te fructifierai beaucoup, beaucoup, tu engendreras des nations, des rois sortiront de toi ». Les Goyim ne sont pas les non-juifs, ce sont les nations. Israël lui-même sera plusieurs fois qualifié de goy, de nation. Le Goy est doté d’une nationalité, d’un passeport, on peut lui vendre, lui acheter, lui faire crédit. C’est le contraire du Guer, GR, le migrant sans-papier, susceptible à l’inverse d’être intégré au peuple juif.
 
Abraham joue le jeu : il accepte le signe de l’alliance d’Abraham, à savoir la circoncision au huitième jour, instituée au verset 12. Au verset 15, Elohym lui annonce alors que Saraï, S.R.Y, sa femme, devient Sarah ; S.R.H. Le Yod, marque l’appartenance, comme on parle à un enfant ou à l’être aimé : « mon petit, mon poussin, ma chérie ». Le Hé marque l’autonomie de la femme enceinte, qu’on peut vouvoyer et appeler par son nom propre, « Sarah », tout court. Sarah, à 90 ans, passe ainsi de l’appellation de « demoiselle » à celle de « dame », en tombant enceinte. Premier rire d’Abraham, d’où le nom du fils annoncé, Its’haq, Isaac, « il rira » mais aussi « il fera rire ». C’est lui qui sera circoncis au huitième jour. A Ismaël, déjà procréé par les voies naturelles et circoncis à treize ans, il est aussi promis de « fructifier beaucoup, beaucoup » et d’être le père de douze princes, mais non de rois : il ne constituera qu’une seule « grande nation ». C’est à la descendance d’Isaac qu’est réservée l’Alliance.

Le chapitre 18 est celui de la scène bien connue de l’Annonciation à Abraham et Sarah, par les trois messagers. Dieu n’est plus ici désigné par Elohym, mais par le Tétragramme, YHWH, Adonay, béni soit le Nom. Dans ma première leçon, j’avais esquissé le sens de la différence entre Elohym et le Tétragramme. Elohym renvoie à « Ils », les phénomènes tant biologiques qu’astrophysiques : « Au commencement, ils ont créé le ciel et la terre ». Adonay renvoie à « Nous tous », ensemble non moins universel mais dont « Je » fais aussi partie. Elohym est le Nom du Maître de la Nature, le Tétragramme est le Nom de Celui qui se manifeste à la Conscience. La première grossesse d’une femme est d’abord un événement physiologique, naturel, constaté par elle et confirmé par son médecin. Ensuite elle et son mari vont prendre progressivement conscience du changement de leurs statuts respectifs, l’un dans le regard de l’autre, les deux dans le regard de la société. Ce changement les fait changer de nom, mais leur donne aussi le droit de décider en commun du nom du prochain nouveau-né. Le nom d’Isaac souligne la prise de conscience particulièrement difficile de Sarah, qui est ménopausée et ne couche plus avec son mari, d’où son rire insistant d’incrédulité au verset 15.

Le Texte enchaîne immédiatement sur la condamnation de Sodome et Gomorrhe. Sodome est une ville où tout le monde couche avec tout le monde. Des enfants naissent, mais comment voulez-vous leur attribuer un père, si aucun couple n’est constitué, ni reconnu ? Comment voulez-vous dans ces conditions assurer la pérennité de la ville ? La condition absolue pour qu’une ville se perpétue est qu’il y siège une municipalité, un tribunal, une église, bref une assemblée délibérante, qui dise les couples et les filiations et leur donne l’autorité de la chose jugée.

Au verset 22 se mettent en place les deux interlocuteurs d’un prodigieux marchandage. Le Texte dit que l'Eternel se tient devant Abraham. Par révérence, les scribes ont interverti : Abraham se tient devant l'Eternel. Cela signale qu'en matière de filiation, il arrive que la biologie, qui relève du divin, s'incline devant le témoignage, et pas seulement en cas d’adoption : le photographe Jean-Marie Périer, fils de François Périer, a révélé qu’il était le fils biologique d’Henri Salvador. Qui se serait permis de l’appeler Jean-Marie Salvador ? 

Là dessus Abraham marchande le nombre de membres du Tribunal : 50, 45, 40, 30, 20 ? Finalement, dix Justes auraient suffi pour sauver Sodome et en faire, comme de toute Ville, un être transcendant, qui préexiste aux individus qui la forment, survive après leur mort, et en garde le nom et la mémoire. Le miniane, le quorum nécessaire à toute cérémonie juive, est de dix membres. Les chapitres 19 et 20 s’intercalent, comme s’il fallait séparer le plus possible la conception d’Isaac de sa naissance. Au chapitre 21, il naît enfin. Il est nommé du nom accepté en commun par Abraham et Sarah, il est circoncis au huitième jour. Dans le peuple juif, le père d’un petit garçon n’a pas seulement à le faire circoncire au huitième jour, il lui faut aussi réunir un miniane pour témoigner de l’opération. L’Église institue le baptême des petits garçons et des petites filles, mais ne nie pas la circoncision de Jésus. La République institue le registre des naissances mais ne supprime pas celui des baptêmes. L’une et l’autre certifient ainsi le nom et la filiation du nouveau-né. De même, le mariage devant témoins constate publiquement la formation d’un couple.

Quand Abraham et Sarah présentent leur fils Isaac, tout le monde rigole, à commencer par Ismaël, au verset 21,9, au point qu’Abraham doute de son rapport avec Sarah et qu’il est prêt à un désaveu de paternité. Quand Elohym, j’insiste, lui demande de lui « rendre » Isaac, de le sacrifier, il accepte. Ce faisant, il reconnaît ainsi Celui dont il tient l’enfant. Comme celui-ci, au verset 7, l’appelle aby, « mon père », et que lui répond bény, « mon fils », ils se sont aussi reconnus mutuellement.

Le couteau est l’instrument commun à la circoncision et au sacrifice – je m’inspire directement de Marie Balmary. Quand il lève son couteau, Abraham se rappelle avoir circoncis Isaac et avoir alors reconnu le fils de Sarah, son épouse légitime, comme son fils légitime. L’ange d’Adonay, béni soit Son Nom, j’insiste, lui crie alors de « ne pas étendre sa main ». La paternité psychologique se fonde dans le secret de la conscience. L'ascendance  généalogique, y compris royale, établie à coup de registres, est une convention sociale, qui n'emporte jamais aucune certitude biologique. L’important pour être père n’est pas tant de « faire » un enfant que de le reconnaître, devant témoins ou par un acte certifié.

Mais ce n’est pas fini. En Genèse 22, 16 à 18, Abraham reçoit les félicitations du messager d’Adonay : « parce que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, bénir, je te bénirai, multiplier je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel, comme le sable sur les lèvres de la mer. Toutes les nations de la terre (Kol Goyé Haarets) se bénissent en ta semence parce que tu as entendu ma voix ». En quoi la première intention d’Abraham, celle de sacrifier son fils, est-elle source de bénédiction ? Parce que nous parlons d’une Alliance, et qu’une Alliance a deux partenaires. A qui un père déclare-t-il un fils, quand il va au bureau de l’état civil ?  À un fonctionnaire ?  Ou bien à une nation, à un pays, à un État ? Un État assure protection à ses citoyens mais leur demande en retour, non seulement de respecter les lois et de payer leurs impôts, mais aussi d’être prêts, dans des cas aussi rares que possible, à prendre le risque de « mourir pour la patrie ». L’Alliance d’Abraham fonde l’engendrement de la nation, non celui de la religion. La Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis (1776) en témoigne :

«  Nous, les représentants des Etats-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement, au nom et par l'autorité du bon peuple de ces colonies, que ces Colonies unies sont et ont droit d'être des Etats libres et indépendants [… qui] ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce ; […] et, pleins d'une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, Nous engageons mutuellement au soutien de cette déclaration nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l'honneur.

2. Le recensement

En 1787, les Etats-Unis promulguent leur Constitution. "We, people of the United States, en vue de former une Union plus parfaite, d'établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général et d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d'Amérique.

ARTICLE PREMIER

Section 1. [… Le] Congrès des États-Unis sera composé d'un Sénat et d'une Chambre des représentants.

Section 2. La Chambre des représentants sera composée de membres choisis tous les deux ans par le peuple des différents États ; […] Les représentants et les impôts directs seront répartis entre les différents États qui pourront faire partie de cette Union, proportionnellement au nombre de leurs habitants […] Le recensement sera effectué dans les trois ans qui suivront la première réunion du Congrès, et ensuite tous les dix ans, de la manière qui sera fixée par la loi. "

Les Constituants connaissent bien la Bible, qui organise minutieusement le recensement, et l’œuvre des premiers démographes, savants souvent protestants d’Angleterre, de Hollande, de Suède, de Prusse, comme le pasteur de Frédéric II, J.P. Süssmilch, auteur de L’Ordre divin (Die göttliche Ordnung, 1741). Cela commence en Exode  30, 11-16 : Quand tu lèveras la tête (comme on lève un impôt, Tissa et' Rosch ) des enfants d'Israël pour les compter…" chaque  recensé, " depuis l'âge de vingt ans et au dessus ", riche ou  pauvre, devra donner, en obole pour le service du sanctuaire, un "demi-chéqel", ou demi-sicle. Ainsi les lévites auront à compter, non les hommes, mais les signes, prélevés de la façon la plus égalitaire qui soit, un homme, une pièce de monnaie. Le livre dit précisément des Nombres décrit ensuite le dénombrement des enfants d'Israël dans le désert. Le dénombrement est fait "en comptant nommément" tribu par tribu. Les résultats, détaillés à l’unité près, distinguent l'appartenance à l'une des douze tribus, ainsi que la catégorie des premiers-nés,  "comptés nommément depuis l'âge d'un mois  " ( Nb. 3,  43 ). Ainsi tout mâle décidant de sa propre volonté de payer le demi-cheqel était réputé avoir vingt ans ou plus, c’est-à-dire être en âge de porter les armes, et faire partie d'une tribu d'Israël. Etre recensé n’est pas un acte passif, cela relève d'une décision libre et responsable, qui doit simplement être certifiée par celui qui reçoit les dons pour le sanctuaire : le lévite, recruté, lui, dès l'âge d'un mois. C'est un devoir, pour toute puissance publique légitime, de compter ses administrés par catégories  pertinentes, ici les tribus d'Israël, et de commander les investigations nécessaires. Mais cela suppose le respect d'une règle absolue : nul ne sera dénombré à son insu.

Or après la codification et l'application, voici la transgression : le  Roi David reçoit l'ordre du Seigneur de dénombrer ( MNH, meneh, d'où vient miniane, et aussi le mot arabe al-manach ) Israël et Juda (2. Samuel , 24,  1-17). Mais il ne respecte aucune des formes prescrites. Il fait compter les Juifs et les Israélites comme il le ferait de chèvres et de moutons, sans leur poser de question. A peine reçoit-il les résultats de son dénombrement, étonnamment arrondis, "Israël compte 800 000 hommes tirant le glaive, et Juda 500 000  ", qu’il comprend qu’il encourt un terrible châtiment. L’Eternel le fait choisir entre sept ans de famine, trois mois de déroute ou trois jours de peste : voilà à quoi conduit de gouverner sans l’assentiment du peuple. Quand "l'édit de César Auguste ordonne le recensement de toute la terre " (Luc 2,1), l’Empereur avait-il l’assentiment du peuple de toute la terre ?

David choisit le châtiment le plus court et la peste retranche, "de Dan à Beershéba, 70 000 hommes ". Encore heureux que la Miséricorde divine demande à l'Ange exterminateur, au moment où il atteint le futur site de Jérusalem, de « retirer sa main », comme Elle avait demandé à Abraham de « ne pas étendre sa main » sur Isaac ligoté. David dresse alors un autel, embryon du futur Temple de son fils Salomon. De même qu’une commune doit avoir à sa tête une Assemblée délibérante, un État doit avoir une capitale. En élaborant leur Constitution, les États américains choisissent de même le site de leur capitale, à laquelle ils donneront le nom de leur Général et premier Président, Washington. L’Alliance d’Abraham engendre les couples mariés dotés d’une descendance reconnue, puis les nations dotées d’un État et d’une capitale.

Il est inquiétant d’entendre de jeunes immigrés siffler la Marseillaise ; de voir de jeunes diplômés français préférer payer des impôts aux États-Unis ou au Royaume-Uni ; de voir des jeunes couples français préférer le service militaire en Israël à sa suppression en France. Pourquoi avons-nous supprimé le service militaire sans le remplacer par un service national exigeant, au profit de grandes causes ? Pourquoi avons-nous supprimé le recensement général de la population sans le remplacer par un inventaire de nos Cartes Vitale, c’est-à-dire de nos assurés sociaux ? Avons-nous oublié ce que sont une Nation et un État ?

Mardi en huit, les Américains vont voter. Ce faisant, ils reconnaissent la légitimité de leurs institutions. Beaucoup pensent que George W. Bush n’aurait pas dû décider la guerre contre l’Irak, au risque de la mort de soldats américains, mais tous admettent qu’il en avait le droit, sous le contrôle du Congrès, et non sous celui des Nations Unies. Quand vous recevez votre feuille d’impôt, il vous arrive d’en contester le montant. Mais en écrivant à votre percepteur, vous reconnaissez sa légitimité à vous demander votre contribution aux dépenses décidées par le Gouvernement, sous le contrôle de votre député.

Vous recevez un faire part « Jacques et Rachel Israël ont la joie d’annoncer la naissance de leur fils Joseph ». Si vous vous posez des questions, vous téléphonez à Rachel : « Qu’est-ce que j’apprends ? tu couches avec Jacques ? sais-tu qu’il a déjà eu, de trois mères différentes, une fille et dix garçons, de quoi réunir un miniane ! es-tu sûre au moins que ton bébé est de lui ? Et cette idée de l’appeler Joseph ! Joseph Israël, tu le vois devenir Premier Ministre - de Pharaon ? ». Mais vous avez la foi, vous envoyez vos félicitations aux parents et vos meilleurs vœux de bonheur et de réussite au petit Joseph. Mazel Tov !

Je vous remercie.

Michel Louis Levy.






La Bible n’est pas un livre d’histoire
Fontevraud 2006 -
3ème Leçon de théologie
Michel Louis Lévy

Il y a quatre ans, en 2002, dans une première « Leçon de théologie », qui prétendait faire comprendre la notion de Dieu à de jeunes élèves, je proposais, à des fins pédagogiques, de comparer Dieu à une personne morale, en l’espèce une association dont serait membre la Totalité du genre humain, passé, présent et à venir, et dont la Torah, le Pentateuque hébraïque, constituerait les statuts.

Nommer et compter

Dans une deuxième leçon, il y a deux ans, en 2004, j’examinais ce qui, dans ces statuts, concernait la fonction de l’Etat que je connais en tant que démographe et statisticien, à savoir « nommer et compter » les hommes en leurs catégories. Synthétisant mes deux leçons, je voudrais aujourd'hui comparer Dieu, non plus à une association banale, mais à une personne morale très particulière, à savoir l’Etat, et plus précisément l’Etat souverain.
Remarquons d’abord que le mot ETAT, en français, a quatre lettres, comme le Tétragramme Yod Hé Vav Hé, Y-H-W-H, et que ses deuxième et quatrième lettres sont identiques, le T pour Etat, le Hé pour YHWH. Au delà de cette analogie formelle, l’essentiel est que le mot Etat et le Tétragramme imprononçable sont chacun, dans leurs langues respectives, de la famille du verbe « Être ». YHWH est souvent traduit par « Celui Qui était, Qui est et Qui sera » avec force majuscules, et l’Etat, avec une majuscule, est en effet une personne morale qui non seulement préexistait à notre naissance et survivra à notre mort, mais dont une des fonctions est précisément d’enregistrer notre naissance et notre décès, et de développer toutes sortes de  conséquences
- de notre venue au monde
- puis de notre présence dans notre famille et dans la société,
- et aussi tard que possible, de la gestion de nos restes, de notre héritage et de la trace, aussi ténue soit-elle, que nous laissons derrière nous.
Cette comparaison de Dieu avec l’Etat pourrait être le sujet de nouvelles et fécondes « Leçons de théologie », consacrées à des thèmes comme « Unicité de Dieu et Unicité de l’Etat », « Le Juge Suprême : justice des hommes et justice divine », « Le Dieu des Armées et le concept de guerre juste » ou encore «  Etat Providence  et Divine Providence ». Mais aujourd’hui, je m’en tiens à la fonction identitaire de l’Etat.

Changements de nom

Comme on sait, la Bible attache beaucoup d’importance aux noms des personnages du récit et explicite souvent le sens et les circonstances des nominations.  Dans « L’énigme antisémite » (Seuil, 2004), Daniel Sibony fait observer (note 37, p. 119) que « les noms des héros bibliques, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Jésus … sont riches de sens en hébreu mais perdent ce sens lorsqu’ils deviennent en arabe coranique Ibrahim, Ishaqa, Iakoub, Moussa, Issa… ». A vrai dire, cette même remarque s’applique aux langues des pays chrétiens : tous ces noms perdent leur sens, en français aussi.
Ce serait une belle leçon à faire, pour nos instituteurs et professeurs que de faire remarquer à leurs élèves combien l’appellation d’une personne est chose relative et dépend de qui appelle qui. Ne dit-on pas de celui qui accède à telle fonction, publique ou privée, qu’il vient d’être « nommé » ceci ou cela ? Autrement dit, il change de nom, comme le font de façon plus spectaculaire encore les souverains ou les papes accédant au trône, ou encore Bonaparte qui devient Napoléon. Pour le commun des mortels, le changement de nom accompagne un changement de statut social ou familial, et ceci ne concerne pas seulement les femmes qui prennent le nom de leur mari le jour de leur mariage. Chaque Père fut d’abord appelé Fils. Je me suis moi-même appelé successivement Michou, Michel, Michel Lévy, Papa et plus récemment Papy.

La Bible nous parle d’abord d’un nommé Abram, AB-RM. AB veut dire Père, et RM veut dire Haut. « Père Haut », cela ne veut pas dire grand chose. « Père élevé », c’est déjà plus éclairant, d’autant qu’il s’agira de comparer Isaac, qui sera bien élevé, à Ismaël, qui sera mal élevé, parce qu’abandonné voire chassé, c’est-à-dire pas élevé du tout. On peut traduire aussi ABRM – cela montre les multiples sens de chaque mot de la Bible - par « Son Altesse le Père ».
Le changement de nom d’Abram en Abraham, ABRHM, intervient en Genèse 17, quand celui-ci apprend qu’il va devenir l’ancêtre d’une multitude, non pas de religions, mais de nations (Goyim en hébreu). Voilà un changement considérable de statut ! Abraham n’est pas là pour seulement devenir père, ni même pour fonder une dynastie, il est là pour affirmer un principe essentiel : la nation – la « patrie » - l’Etat - commence à la reconnaissance de paternité.
« Des rois sortiront de toi », précise d’ailleurs explicitement le Seigneur à Abraham, au verset 6. Il ne s’agit pas seulement de descendance généalogique, il s’agit de l’énoncé que le principe héréditaire est au fondement de la continuité des nations : le fils reconnu hérite du père reconnu, y compris s’il s’agit du trône. « Le roi est mort, vive le Roi ». Au verset 15, des changements de nom et une formule analogues concernent aussi la mère : Elohym dit à Abraham :  Ta femme Saraï, tu ne l'appelleras plus Saraï, mais son nom est Sarah. Je la bénirai et je te donnerai d'elle un fils; je la bénirai, elle deviendra des nations, et des rois de peuples sortiront d'elle.  Le Prince héritier est le fils de la Reine légitime, ce qui, notons le en passant, entraînera d’inlassables réclamations de la part d’Ismaël, le fils de la servante, à propos de l’héritage dont il s’estime spolié.


Quel regard ?

En Genèse 22, verset 1, c’est Elohym qui éprouve Abraham en lui demandant de sacrifier Isaac. Mais Abraham, après avoir réussi l’épreuve, reçoit au verset 18 les félicitations, non plus d’Elohym, mais de Adonay, YHWH. Cette fois c’est Dieu qui a changé de nom ! Comparons, comme je l’avais déjà fait en 2004, Abraham à un père qui déclare son fils à l’état civil. Par là, ce père consent un sacrifice hypothétique, puisqu’en cas de guerre, le dit fils pourra être mobilisé au service de l’Etat et possiblement « mourir pour la patrie ». L’Etat n’est certes pas Dieu, mais il est bel et bien un Etre transcendant, « qui transcende » les individus successifs qu’il enregistre et qui le composent, au péril de leur vie.
Avec cette déclaration, ce ne sont ni le père, ni le fils qui changent, c’est l’Etat, qui s’est enrichi d’une recrue supplémentaire. Plutôt, ce qui change, c’est le regard que le Père et le Fils jettent sur cet Etat. Sur un Etat étranger, auquel vous ne devez ni impôt, ni service militaire, vous ne portez pas le même regard que celui que vous portez sur celui où vous votez, votre pays, votre nation, votre patrie. Abraham sacrifiant Isaac, ou plus précisément ligotant Isaac, c’est son Altesse votre Père déclarant votre naissance à l’état civil. Vous êtes coincé, vous êtes ligoté ! Quant à Ismaël, qui, lui, n’a pas eu droit à la même procédure, il est en droit de s’écrier, comme tous les enfants « nés de père inconnu », qu’ils soient nés de femmes violées ou plus banalement, de jeunes filles « séduites et abandonnées », « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Ce que le Psaume 22 et Jésus sur la croix transformeront, comme on sait, en « Eli, Eli, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Isaac, lui, ne change jamais de nom, fixé dès avant sa naissance. Quand ce nom apparaît, en Genèse 17,  verset 19, il est cité sans commentaire « Tu appelleras son nom Its’haq », « On rira ». En effet, la constatation qu’une femme est enceinte est une joyeuse nouvelle universelle, en général confirmée, en cas d’heureuse naissance, par la formule « Abraham et Sarah ont la joie d’annoncer la naissance d’Isaac ». Mais si Isaac ne change pas de nom, c’est que le rire lui-même peut prendre toutes sortes de significations. L’incrédulité de Sarah, qui a 99 ans et qui est ménopausée, est la plus souvent citée. Il y a aussi le rire de la moquerie, celui d’Ismaël, au verset 21, 9 : Sarah voit Ismaël rire, Metsaheq, avec trois lettres sur quatre communes avec Its’haq. Les Rabbins en ont déduit qu’Ismaël imitait Isaac, le singeait, le ridiculisait. C’est que les moqueurs ont bien des raisons de mettre en doute les filiations officielles. On traduit alors Its’haq par « On rigolera » : si une femme annonce à son mari qu’elle est enceinte, tout le monde se réjouit ; mais si une fille annonce à son père qu’elle est enceinte, une question surgit : «  De qui ? ». Pensez au film d’Ernest Chatiliez « La vie est un long fleuve tranquille », dans lequel les filiations des garçons Le Quesnoy et Groseille sont interverties et où la bonne, enceinte jusqu’aux dents, nie avoir jamais couché avec un garçon ; «  Non Madame, je vous l’jure ! ». Regardez aussi les séries américaines ou les feuilletons estivaux de nos écrans, qui illustrent à l’infini, en de multiples cas de figure, les mystères et les secrets de la paternité.

Revenons à l’incrédulité de Sarah. Le temps, la durée que chaque femme met à admettre qu’elle est «  enceinte », ou « grosse » comme on disait, c’est-à-dire en état de « grossesse », renvoie à l’histoire de Rahab, la prostituée de Jéricho (Josué 2), dont j’ai déjà parlé en 2004. Rahab veut dire « Large » en hébreu, ce qui est plus élégant que « Grosse ». Elle connaît, au sens biblique bien sûr, deux hommes la même nuit, les deux espions envoyés par Josué. Pour ne pas avoir à se demander qui est le père, elle  espère ne pas être enceinte. Elle compte donc avec angoisse les jours de retard de ses règles, à chaque sonnerie de trompettes des Hébreux. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept : le septième jour, plus de doute : toujours pas de règles, elle tombe enceinte quand tombe l'enceinte. L’évangéliste Matthieu (1,5), lui, saura de qui Rahab est la mère, et qui est le père : « Salmon engendra Booz de Rahab » ; ce Booz sera le mari de Ruth la Moabite, et l’ancêtre du Roi David.

Métaphores et allusions

En racontant les histoires d’Abraham ou de Josué, la Bible fait donc allusion à la nôtre, celle de toute personne dotée de la nationalité d’un Etat de droit, qui homologue notre naissance, notre filiation, et tous nos changements de nom. Toute mère commence par tomber enceinte. Est père celui qui élève un enfant. « Élever un enfant », c’est une métaphore, « Tomber enceinte », c’est une métaphore. Ces métaphores sont liées au langage, à la langue que l’on parle. Je ne sais pas dans quelles autres langues que le français celles-ci fonctionnent. Toujours est-il que, comme toutes les métaphores, elles sont intemporelles
Pour reprendre une comparaison que j’avais faite en 2002 avec les Fables de la Fontaine, quand donc le Loup a-t-il eu affaire à l’Agneau ? et le Corbeau au Renard ? La question n’a pas de sens, mais nous pouvons étudier, bien sûr, ce que la version française de La Fontaine doit à la version grecque d’Esope. Alors étudions ce que le Nouveau Testament  - et les apocryphes et la littérature gnostique - doivent à l’Ancien Testament, et ce que le Coran doit à la Bible.
L’histoire de Josué et des trompettes de Jéricho est parfaitement intemporelle. Est-elle pour autant une pure légende ? C’est que la Bible n’est pas une fable ordinaire : elle crée les noms. C’est elle qui nomme Abraham, Isaac et Jacob, et c’est elle qui nomme Jéricho. Sur le site désigné comme celui de Jéricho, les archéologues trouvent des restes de murailles effondrées. Que s’est-il passé et quand ? C’est leur affaire. La question devient :depuis quand et pourquoi les lecteurs et récitants de la Bible hébraïque voient-ils dans les ruines de Jéricho les traces du passage de Josué et de ses trompettes ?

La Bible n’est pas un livre d’histoire, c’est un livre de métaphores et d’allusions. Mais il y a une histoire de la Bible. Comme dit Armand Abécassis, pourtant adepte d’une présentation chronologique des Prophètes, dans l’introduction de son dernier livre Judaïsmes (au pluriel) : «  La question que le lecteur se pose en lisant la Bible est «  Comment et pourquoi cet événement est-il raconté ainsi ? » et non pas : Cet événement a-t-il réellement existé tel qu’elle le raconte ? » J’ajouterais volontiers : « Et pourquoi le héros porte-t-il tel nom ? » Je passais cet été à Jérusalem, dans le quartier arabe de la Vieille Ville, à côté de la plaque indiquant « Via Dolorosa ». La question n’est pas de savoir si Jésus a réellement parcouru ce chemin pendant sa Passion, mais de savoir depuis quand et pourquoi les fidèles le parcourent en revivant cette Passion. Et depuis quand et pourquoi le Messie s’appelle-t-il Jésus ? Le sociologue Maurice Halbwachs a écrit pendant l’Occupation, sur ces phénomènes de création et d’entretien de la mémoire collective, un beau livre aujourd’hui introuvable, bien que réédité aux PUF en 1971, et intitulé "la topographie légendaire des Evangiles ".

Histoire de l’état civil

Cette intemporalité de la Bible est en fait bien connue, depuis le Prologue de l’Evangile de Jean, qui proclame «  Au Commencement est le Verbe » - comme nous dirions : « Au commencement de l’histoire est l’Ecriture ». Plus loin (8, 58), cet Evangile attribue au Messie la formule décisive : «  Avant qu’Abraham fût, je suis ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce nom de Jean, Yohanan en hébreu, formé sur la racine ‘Hen, qui signifie Grâce, qui est aussi le nom de Jean-Baptiste et qui a donné le nom féminin de Hanna, la mère de Samuel. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur Rabbi Aqiba, dont le nom, lui, est formé sur celui de Yaaqov, Jacob, et qui dialogue avec Moïse quand il n’explore pas le Paradis.
Pour les docteurs du Talmud, la question obsessionnelle est la conservation de la Loi, qui passe par la pérennité du peuple juif et celle-ci par la circoncision au huitième jour : l’Alliance d’Abraham, devant le miniane, le quorum de dix adultes, crée et maintient un « peuple juif » unique, conscient de son identité. Pour Mahomet, qui visite aussi le Paradis en son « voyage nocturne » et proclame un Coran intemporel, la question centrale est l’injustice commise à l’égard d’Ismaël et de ceux qui n’ont été reconnus ni comme juifs, ni comme chrétiens.. Il génère sur de vastes territoires une communauté, une Oumma, de peuples fiers, auxquels la Loi, en effet, n’a pas été transmise, et qui ne connaissent donc d’autre principe, pour légitimer l’Etat, que la force, ce que Benoît XVI vient de rappeler, sans doute avec maladresse, mais avec pertinence.
Le christianisme réserve la circoncision à la naissance au peup
le juif, et lui substitue le baptême des enfants des deux sexes, devant parrain et marraine, au Nom du Père, du Fils et de l’Esprit. Se pose alors le problème de l’autorité, locale ou régionale, impériale ou royale, civile ou cléricale, qui enregistre ce baptême. L’histoire des hérésies chrétiennes, arbitrées par les Empereurs byzantins, des démêlés de la Papauté avec l’Empire germanique puis le Roi d’Angleterre, devrait être racontée sous cet angle, ainsi que les déchirements de la Réforme. En France, l’Edit de Villers-Cotterêts de François 1er donne valeur civile aux registres de baptêmes et de sépultures, et prétend ainsi sceller l’unité du Royaume. Il fallut passer par les guerres de religion, par l’Edit de Nantes de Henri IV, sa révocation par Louis XIV, puis l’Edit de Tolérance de Malesherbes, pour qu’enfin le transfert des registres des paroisses aux municipalités, en 1792, fonde la République française et sa laïcité : l’enregistrement de la filiation est désormais l’affaire de la Nation et de l’Etat. Baptiser, au sens de « nommer », n’implique plus de baptême et « régalien », au sens de « pouvoir », n’implique plus de Roi. On le vérifie en Amérique où l’installation de paroisses tenant registres conduit à la création des Etats-Unis, en Afrique et ailleurs, où les missionnaires, injustement décriés, répandent la pratique du baptême et de son enregistrement écrit, dont héritent aujourd’hui les nations issues de la décolonisation. La construction des Etats, condition du développement économique, commence à l’état civil.

La Bible n’est pas un livre d’histoire. L’Histoire Sainte n’est pas l’Histoire. La Bible est à la source de l’Histoire. Depuis vingt ans, je plaide ici pour qu’on rétablisse dans notre enseignement une présentation de la Bible. Non seulement je n’ai aucun succès, mais toutes sortes d’idées fausses sur les religions, sur la laïcité et sur l’Islam, ont conduit à l’inverse, à la montée de l’obscurantisme. Celui-ci submerge les générations de nos enfants, comme il a déjà submergé celle de nos parents, quand ils ont finalement consenti à la Shoah. Le pays de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Victor Hugo ne peut ignorer la Bible. Il faut en finir avec le relativisme, cette énumération des religions que font les dictionnaires et les journalistes, comme si elles étaient indépendantes. Il y a un seul Dieu et une multitude de nations, mais il n’y a qu’une seule Humanité.

Que les Lumières soient ! Je vous remercie.



Répondre à cet article