MEDIAS 2008: impact électoral, impact éducatif, impact moral ?
Comment résister ?
Le verrouillage médiatique
à la française.
Pour tenter de comprendre comment les medias ont joué de N. Sarkozy et Segolène Royal en 2007 et ce qui nous attend en 2012.
"On doit se garder d’incriminer les journalistes.
Si un trop petit nombre d’entre eux servent réel -
lement l’idéal théorique de leur profession, c’est
que le public ne les y incite guère".
Jean-François Revel.
"Il est plus facile de séparer l’État de l’Église que
de la Pre s s e ."
Régis Debray.
Les démocrates ont toujours présenté la presse – désormais «les médias» – comme le contre-pouvoir par excellence, et la liberté de la presse comme consubstantielle à la liberté tout court. Dans un chapitre de intitulé «Du rapport des associations et des journaux», Tocqueville1 établit une corrélation absolue entre démocratie locale, luxuriance de la presse et vitalité associative.
Mais à trop confondre liberté d’opinion, puis liberté d’information et enfin liberté des médias, la corporation a fini par confondre la liberté et l’outil. Dans le monde entier, pour de simples raisons financières et techniques, les médias classiques manquent de plus en plus à leur vocation fondatrice. S’expliquerait alors, selon J.-F. Revel, le grand paradoxe de ce XXe siècle, qui aura été tout à la fois celui du plus grand progrès de la connaissance et de l’information et l’un des plus sanglants de l’histoire 2.
1. Déjà cité.
2. D’où le titre de son livre:La Connaissance inutile, Grasset, 1988.
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Le cas français présente toutefois des caractéristiques aggravantes. Sur le plan financier, tout d’abord, non seulement la concentration réduit à une peau de chagrin le monde des centres de pensée libre, mais le peu qu’il en reste dépend beaucoup trop du marché publicitaire et, indirectement, des marchés publics. Le public, quant à lui, est tout à la fois beaucoup trop concentré sur le plan sociologique et incapable de se mobiliser en force civile susceptible de faire contre-pouvoir. Enfin la profession résiste mal aux maux français majeurs que sont le corpoatisme et le conformisme. La classe médiatique apparaît ainsi homogène à 80% dans sa défense du statu quo politique, social et économique, comme dans son attachement révérenciel aux thèses de la génération morale.
" Nous étions la première génération Bobo a pu écrire Ariane Chemin parlant de Science Pô 1986. Elle vient de quitter le Monde pour l'Obs.
" Nous étions la première génération Bobo a pu écrire Ariane Chemin parlant de Science Pô 1986. Elle vient de quitter le Monde pour l'Obs.
C’est l’une des caractéristiques de l’exception française actuelle que naisse, en pleine déshérence idéologique, une coalition de journalistes intellectuels avec des intellectuels secondaires, transformant la profession en plate-forme de lutte, affermée à une poignée d’intervenants. Cela vaut, à la France, des médias trop conformistes pour ce qu’ils ont de «trotskystes» et vice versa. Et pourtant, l’opinion semble s’accommoder de cette chape de plomb.
Ce paradoxe surprend à juste titre les observateurs étrangers. Dans toute autre démocratie, les «affaires politico-financières» de la double décennie 1980-2000 auraient provoqué, pour commencer, un tollé médiatique, tout comme le Watergate, puis, de multiples crises, et en tout cas une saine alternance des équipes, de gauche comme de droite. Cela s’est produit, outre aux États Unis, en Italie, Grande-Bretagne et Allemagne. En France rien de comparable et le lynchage médiatique protège, avec la pensée unique, la tyrannie du statu quo 3.
Concentration des producteurs
En France, quatre-vingts quotidiens nationaux en 1914, vingt-huit en 1946, une dizaine en 2000; deux cent quarante-deux quotidiens régionaux en 1914, soixante-cinq en 1990.
Une fois que Le Monde, Le Nouvel Observateur, Libération,L’Express, Les Inrockuptibles, Télérama, Europe 1, Charlie hebdo, RTL, France Inter, France Culture, TF1, France 2, France 3, Canal Plus, A l e rt e, etc. ont rendu leur verdict, c’en est fini de toute désobéissance.
Pour Régis Debray, point n’est besoin de lynchage, cette «technique de brutes nocturnes». L’excommunication, mieux l’ostracisme s’effectue en plein jour mais tacitement.
La concentration favorise le conformisme. Pour Jean-François Kahn, pratiquement, aujourd’hui trois journaux font l’opinion; l’ensemble des médias leur emboîte le pas ensuite. C’est vrai aussi bien de la presse régionale que des radios et des télévisions 4.
Lucide et cynique, Alain Minc confirme 5: «Le système médiatique sécrète une concentration de pouvoir auprès de laquelle l’accumulation du capital, chère à Marx, représente une bluette. Un tri s’est effectué qui n’a profité qu’à une poignée d’intellectuels.» Parole d’orfèvre! Les médias TV, y compris les chaînes publiques et les professionnels, ne cessent de se dire au service du public et de la culture. En réalité le «p u b l i c» ce sont leurs clients, c’est-à-dire les annonceurs. Il dépendent non seulement de l’audimat, mais aussi de leurs actionnaires marchands de béton, de canon ou d’eau, donc de contrats publics. Le téléspectateur n’est plus une fin, il est un moyen. A. Etchégoyen membre du cabinet de M. Aubry de s’alarmer à juste titre 6: «Dans notre société ce sont évidemment ceux qui sont à la fois médiateurs, producteurs et diffuseurs qui occupent les lieux de pouvoir les plus décisifs.
Le débat sur le service public de TV est sans dessus dessous. Tous les repères ont été perdus depuis que la gauche a soudainement abandonné son credo idéologique en créant Canal Plus, en 1984, et La Cinq, en 1985. On peut être étonné de voir que le questionnement moral est presque absent de ce monde, sans conteste le plus cynique de notre société. » On rappellera que c’est aussi le monde du show-biz caritatif TV.
La montée en puissance du groupe Vivendi, aux côtés des groupes Bouygues, Lagardère ou Dassault, illustre, en termes financiers, les propos de personnalités aussi diverses que MM. Kahn, Minc, Debray, Etchégoyen et Schneidermann. Vivendi a failli devenir le troisième groupe mondial de communication. Beau début pour un concessionnaire de service public.
3 La formule est de Claude Imbert dans son éditorial du Point 23 mars 2000
4. J.-F. Kahn, «Le lynchage médiatique», Panoramique, 1998.
5. L’Ivresse démocratique, Gallimard, 1994.
6. La Valse des éthiques, déjà cité.
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4. J.-F. Kahn, «Le lynchage médiatique», Panoramique, 1998.
5. L’Ivresse démocratique, Gallimard, 1994.
6. La Valse des éthiques, déjà cité.
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Surtout quand on pense à la cabale montée contre le malheureux Hersant ! C’est le Canard enchaîné du 12 juillet qui posera la cerise sur le gâteau en révélant les liaisons dangereuses de Catherine Tasca sous le titre «La ministre qui connaît bien la Bourse». On y apprend que la ministre de la Communication, puis de la Culture, a pantouflé, de 1988 à 1991, et de 1993 à 1997, dans une filiale de Canal Plus où elle aurait reçu des stock-options comme salariée, stock-options qu’elle aurait levées avant son entrée au gouvernement Jospin. La voici alors chargée de donner le feu vert de la France à la fusion Vivendi- Universal. Et la ministre qui défile en tête de la Gay Pride de répliquer au Canard: «Mais c’est ma vie privée 7!»
En 2008 , dans quel état sont et Libération et le Monde ?
Concentration des journalistes
Le même journaliste, qui estime anormal qu’un politique puisse être à la fois maire, député et président de région, ne verra qu’avantage à cumuler chronique imprimée, tranche radio et créneau télé, constate R. Debray. Songeons au nouveau zélote de la «France protestante», A. Duhamel...
Pour Serge Halimi, c’est l’argent qui saisit la profession journalistique par le haut. On résiste difficilement à des rémunérations de style 6 millions annuels pour Poivre-d’Arvor, 3 millions pour Anne Sinclair, 2,8 millions pour G. Carreyrou8. Outre les salaires, il y a des à-côtés monétaires (les «ménages 9 ») et symboliques énormes, nés des relations étroitement incestueuses entre les politiques – et d’abord des trésoriers des partis –, l’argent et les médias, excellemment dé- crites par Sophie Coignard et Alexandre Wickham déjà cités.
Enfin on épargnera au lecteur toute redite sur le sujet connu des vedettes de TV devenues «proprié taires - producteurs», riches à millions grâce aux juteux contrats des chaînes publiques. On renverra, pour conclure, aux analyses sans appel d’un expert, V. Giscard d’Estaing:
Pour Serge Halimi, c’est l’argent qui saisit la profession journalistique par le haut. On résiste difficilement à des rémunérations de style 6 millions annuels pour Poivre-d’Arvor, 3 millions pour Anne Sinclair, 2,8 millions pour G. Carreyrou8. Outre les salaires, il y a des à-côtés monétaires (les «ménages 9 ») et symboliques énormes, nés des relations étroitement incestueuses entre les politiques – et d’abord des trésoriers des partis –, l’argent et les médias, excellemment dé- crites par Sophie Coignard et Alexandre Wickham déjà cités.
Enfin on épargnera au lecteur toute redite sur le sujet connu des vedettes de TV devenues «proprié taires - producteurs», riches à millions grâce aux juteux contrats des chaînes publiques. On renverra, pour conclure, aux analyses sans appel d’un expert, V. Giscard d’Estaing:
7. Avec un humour carnassier A. Cotta suggère aux grands capitaines d’industrie de publier les noms des anciens fonctionnaires, journalistes et politiciens figurant ou ayant figuré sur leurs déclarations de salaires.
8. Le Monde diplomatique, septembre 1997.
9. Prestations de communication, fort bien payées, pour le compte d’entreprises privées.
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9. Prestations de communication, fort bien payées, pour le compte d’entreprises privées.
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«En France, à la différence des États-Unis ou de l’Allemagne où ceux-ci sont géographiquement séparés, le pouvoir politique et le pouvoir médiatique sont concentrés tous deux dans la capitale, à Paris. Même si les présentateurs de télévision parlent des «p o l i t i q u e s» comme appartenant à un groupe différent, il s’agit en fait d’un milieu unique: les journalistes et les hommes politiques du milieu parisien fréquentent les mêmes restaurants où ils recueillent les mêmes rumeurs, adoptent les mêmes modes vestimentaires, utilisent le même vocabulaire. [...] Ce milieu a les yeux fixés sur deux compteurs: les sondages et l’audimat, deux sources d’information qui réagissent l’une sur l’autre. »
Concentration du public
La concentration n’est pas moindre chez les consommateurs privilégiés de médias, soit, selon E. Todd, la caste riche, et selon J. Julliard les «intellectuels secondaires, lecteurs de Libé». Mais le mot raréfactionconvient sans doute mieux que celui de concentration. Seuls 19% des Français lisent un quotidien national, et l’écoute des journaux TV ne cesse de baisser. La dernière enquête internationale donne la France au vingt-huitième rang pour la lecture de quotidiens et au second pour la lecture de magazines. Cet écartèlement ne mobilise guère la réflexion des politologues. Il signifie pourtant que la presse quotidienne nationale et nommément Le Monde, Libérationet Le Figaro n’exercent plus leur monopole qu’à la marge.
E. Todd 10 rejoint Bourdieu en durcissant la critique sociale: «Détenteurs d’un pouvoir monétaire supérieur, les membres de la nouvelle classe culturelle sont la clientèle des journaux, par leurs achats directs, mais plus encore à travers le mécanisme du financement de la publicité. Le marketing de presse s’intéresse de façon prioritaire, si ce n’est exclusive, au lectorat des cadres supérieurs, dont la sensibilité devient en pratique celle de la presse. La mise en phase des journaux est d’autant plus facile que les journalistes eux-mêmes appartiennent, par tous leurs paramètres sociologiques fondamentaux, à la nouvelle classe. Niveau culturel élevé, revenu suffisant, catégorie professionnelle supérieure, ces indicateurs définissent le centre de gravité de tous les magazines. »
10. L’Illusion économique, Gallimard, 1998.
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Pour J. Julliard, une nouvelle réalité sociale a éclaté au grand jour lors de la manifestation contre la loi Debré, le 22 février 1997. Il s’agissait de professionnels des médias et de l’image, comédiens, écrivains, ibraires, musiciens, enseignants et chercheurs, gens de l’édition, documentalistes, étudiants, lycéens, personnels du secteur sanitaire et social, médecins, hospitaliers, psychiatres. Dans son livre "Pourquoi les pauvres votent à droite" , préfacé par Serge Halimi,T. Frank les nomme "manipulateurs de symboles" et précise: "Leur suffisance est devenue plus insupportable que l'impudence des possédants".
Selon un sondage IFOP-Le Monde auprès de 3322 personnes ayant participé à la manifestation, plus de deux tiers avaient un niveau d’études au moins égal à deux ans d’enseignement supérieur. En revanche les ouvriers ne constituaient que 4%du total, et les employés 11% .
Selon un sondage IFOP-Le Monde auprès de 3322 personnes ayant participé à la manifestation, plus de deux tiers avaient un niveau d’études au moins égal à deux ans d’enseignement supérieur. En revanche les ouvriers ne constituaient que 4%du total, et les employés 11% .
Les 55000 pétitionnaires contre la même loi, nommés dans un supplément de 48 pages de Libération, constituent l’ensemble social porteur du néo-intellectualisme. Pour ces 55000 intellectuels secondaires, l’émancipation des mœurs remplace l’émancipation des masses. Leur influence sur les médias constitue un élément de l’exception française.
O. Spithakis parle, nous l’avons vu, de «génération Libé» . En France la presse ne peut, en effet, devenir cléricale, c’est-à-dire à prétention normative et moralisante, sans une forte composante intellectuelle. Depuis trente ans, ont conflué vers la presse sérieuse des journalistes intellectuels (diplômés d’université et militants rompus aux joutes idéologiques) d’une part, et, d’autre part des intellectuels journalistes. Cette coalition repose sur une communauté d’intérêts égoïstes et d’aspirations généreuses, le reflux des affrontements parti-sans libérant vers la communication un potentiel de militance désœuvrée11. Mais il faut surtout tenir compte des pesanteurs propres à la technique TV, c’est-à-dire à la domination croissante de l’image sur la démocratie d’opinion.
Image et politique
Le développement de l’image affecte l’intelligence et la morale de «la génération», provoquant en retour une demande d’information d’un style dégradé. Seul le développement d’Internet pourra restaurer, demain, avec la lecture et la conversation, l’expression critique et la participation.
11. Régis Debray.
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En attendant, c’est mécaniquement que l’image télé produit trois perversions morales et politiques bien connues.
C’est tout d'abord la domination par le spectaculaire: sang, sexe, mort, frappant, émouvant, catastrophique, spectaculaire, etc.
C’est ensuite l’engouement moral, la bonne conscience – humanitaire ou autre – qui agissent comme des stupéfiants sur «la génération»; la moindre nuance s’entend comme une fausse note. Ordre Moral!
C’est enfin la nature même d’activités qui ont d’autant plus besoin de «communication» qu’elles ont moins de contenu mesurable. C'est la justification par l'affichage d'intentions sinon par les oeuvres
En attendant, c’est mécaniquement que l’image télé produit trois perversions morales et politiques bien connues.
C’est tout d'abord la domination par le spectaculaire: sang, sexe, mort, frappant, émouvant, catastrophique, spectaculaire, etc.
C’est ensuite l’engouement moral, la bonne conscience – humanitaire ou autre – qui agissent comme des stupéfiants sur «la génération»; la moindre nuance s’entend comme une fausse note. Ordre Moral!
C’est enfin la nature même d’activités qui ont d’autant plus besoin de «communication» qu’elles ont moins de contenu mesurable. C'est la justification par l'affichage d'intentions sinon par les oeuvres
Moins le résultat est quantifiable, plus il faut faire de bruit. Et plus le bruit croit, plus les gens sont désocialisés et dépersonnalisés. L’enchaînement est ici mécanique. Et c’est pourquoi la TV sépare les gens, alors que, jadis, syndicats, Églises, associations, partis créaient non seulement des ponts entre élites et peuple, mais entre citoyens. Il en va de l’image comme des clercs. Plus les syndicats et partis et tous les organismes intermédiaires sont faibles, plus le peuple, et d’abord les faibles, parce totalement isolés, sont une proie facile pour la civilisation de l’image. En acceptant la société de consommation, les classes moyennes désarmées rejoignent les classes supérieures dans l’individualisme qu’elle implique.
La morale de l’image crée donc un nouveau type de comportement, peu compatible avec la participation. Elle conforte l’alliance que la middle-intelligentsia entretient avec le «paysage audiovisuel français12 ». Plus que de complot, c’est de consanguinité et de technique
de communication qu’il convient de parler.
L’image prétend dire le réel et le vrai. Si le réel n’est plus que le visible, si le visible devient le vrai, alors la représentation l’emporte sur la réalité, et c’est le règne de l’idole, des fabricants d’image. Si bien que nous prenons du relatif pour de l’absolu, malentendu commun au totalitaire, à l’intégriste, au fanatique 13.
La morale de l’image favorise la représentation aux dépens de la participation. Mais, comme il faut nier cette évidence, les grands présentateurs à succès, tels Delarue, Field, Durand, Amar, et autres Karl Zéro convoquent sur leurs plateaux des ersatz de public strictement sélectionnés, qui miment la participation populaire à grands renforts d’applaudissements, cris et autres mouvements spontanés dûment orchestrés.
La morale de l’image crée donc un nouveau type de comportement, peu compatible avec la participation. Elle conforte l’alliance que la middle-intelligentsia entretient avec le «paysage audiovisuel français12 ». Plus que de complot, c’est de consanguinité et de technique
de communication qu’il convient de parler.
L’image prétend dire le réel et le vrai. Si le réel n’est plus que le visible, si le visible devient le vrai, alors la représentation l’emporte sur la réalité, et c’est le règne de l’idole, des fabricants d’image. Si bien que nous prenons du relatif pour de l’absolu, malentendu commun au totalitaire, à l’intégriste, au fanatique 13.
La morale de l’image favorise la représentation aux dépens de la participation. Mais, comme il faut nier cette évidence, les grands présentateurs à succès, tels Delarue, Field, Durand, Amar, et autres Karl Zéro convoquent sur leurs plateaux des ersatz de public strictement sélectionnés, qui miment la participation populaire à grands renforts d’applaudissements, cris et autres mouvements spontanés dûment orchestrés.
12. Ou PAF.
13. Régis Debray.
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À faux médias, faux public, tel est l’hommage du vice à la vertu.
La TV nous protège de l’enfermement, mais en même temps, elle nous rend éclectiques, tolérants jusqu’à l’indifférence. L’inaptitude au raisonnement général, à la réflexion, au recul du temps, cela peut produire des individus sympathiques, émotifs, gentils, attentifs à la singularité des situations et des êtres, mais finalement passifs. L’inaptitude à situer les choses par rapport au passé et au futur crée des individus qui vivent intensément des sincérités successives, qui privilégient des valeurs éphémères, des aventures «perso» et «micro», des tranches de vécu stérilisées, reality-shows très proches du concret, mais finalement sans mémoire, peu portés au respect de la parole donnée ou à la prépa- ration des lendemains pour autrui, prêts à fondre en larme devant un bébé. C’est la génération du cœur et des fleurs, du rap et du tag, de l’instant, la génération morale et «verte». Tel est le «public-cible et client - roi» de nos malheureux journalistes.
Voilà pourquoi le fin du fin de l’action politique émane désormais d’Act Up avec le «die in», manifestation couchée mimant la mort, ou le «zap», action éclair chère à SOS Racisme en un lieu donné, destinée à capter, coûte que coûte, l’attention des médias. Mais de telles extrémités sont vouées à se détruire d’elles-mêmes, car l’insignifiance naît toujours de l’excès.
Voilà pourquoi le fin du fin de l’action politique émane désormais d’Act Up avec le «die in», manifestation couchée mimant la mort, ou le «zap», action éclair chère à SOS Racisme en un lieu donné, destinée à capter, coûte que coûte, l’attention des médias. Mais de telles extrémités sont vouées à se détruire d’elles-mêmes, car l’insignifiance naît toujours de l’excès.
Image contre démocratie
Si, la morale, ce n’est pas regarder mais agir, alors le lien télévisuel, lien sans échange, nous expose au risque de réduire la politique à l’économie, la loi aux lobbies, l’universel au particulier, l’histoire au fait divers, la République au dieu Société, le peuple à un échantillon d’audimat.
Ce jugement de R. Debray conduit à formuler quatre constats sur la génération politique enfantée par les médias.
Premier constat : à la différence de l’écrit, l’image bouleverse la hiérarchie des valeurs, dans la mesure où, faute de temps, elle bouscule la hiérarchie des émotions. Voici le temps du culte de l’émotion donc de l’effet. Comment être émouvant en une minute? Comment faire des effets? Comment «faire vrai», disait Rocard, sinon en choisissant le «gros»?
Deuxième constat : l’institution TV est à la fois plus forte que les anciennes institutions chargées de la morale, et beaucoup plus faible. Les institutions de jadis, Église et école, disposaient de la durée pour convaincre, car on ne pouvait zapper le curé ni l’instituteur. Aujourd’hui la TV produit, volontairement ou pas, la plus grande quantité de sens, donc de morale indicative, mais l’homme de télé se soucie davantage de plaire que de produire des valeurs dérangeantes, quand bien même il affectionne la pose du provocateur en mal de choquer le bourgeois. Ainsi s’explique l’étrange style moralisateur et «trotsko- conformiste» de la TV française.
Ce jugement de R. Debray conduit à formuler quatre constats sur la génération politique enfantée par les médias.
Premier constat : à la différence de l’écrit, l’image bouleverse la hiérarchie des valeurs, dans la mesure où, faute de temps, elle bouscule la hiérarchie des émotions. Voici le temps du culte de l’émotion donc de l’effet. Comment être émouvant en une minute? Comment faire des effets? Comment «faire vrai», disait Rocard, sinon en choisissant le «gros»?
Deuxième constat : l’institution TV est à la fois plus forte que les anciennes institutions chargées de la morale, et beaucoup plus faible. Les institutions de jadis, Église et école, disposaient de la durée pour convaincre, car on ne pouvait zapper le curé ni l’instituteur. Aujourd’hui la TV produit, volontairement ou pas, la plus grande quantité de sens, donc de morale indicative, mais l’homme de télé se soucie davantage de plaire que de produire des valeurs dérangeantes, quand bien même il affectionne la pose du provocateur en mal de choquer le bourgeois. Ainsi s’explique l’étrange style moralisateur et «trotsko- conformiste» de la TV française.
Troisième constat: devant ce bouleversement, les gens se mettent à penser et parler comme les médias. C’est vrai des humbles, ce qui est fâcheux, comme des responsables politico-publics de tous poils. Av e c Montand, Coluche, Bedos, le show-biz se met à délivrer des messages politiques, pendant que tous les leaders politiques se bousculent chez Drucker. Il est dangereux pour la démocratie que le révolté parle comme le ministre, qui parle comme le journaliste, qui parle comme le soc i o l o g u e1 4, et que tous se retrouvent sur les plateaux des émissions de variétés, offerts à la vindicte de claques juvéniles au conformisme a chevé .
Quatrième constat : la morale tiède d’une société molle englue les écrans. On s’émeut aussi vite qu’on change d’émotion. R. Debray a mille fois raison, c’est le fidèle qui crée le clergé.
Quatrième constat : la morale tiède d’une société molle englue les écrans. On s’émeut aussi vite qu’on change d’émotion. R. Debray a mille fois raison, c’est le fidèle qui crée le clergé.
Génération de l’image
Spécificité de l’image et particularisme intello-médiatique hexagonal aidant, les relations entre la politique et l’argent se nouent sous le signe de la génération se référant à 68. Parlant de sa jeunesse en 1969, Edwy Plenel 15 ne s’en cache pas: «C’est ainsi que je fis mes classe.....
14. A. Finkielkraut, déjà cité.
15. L’Épreuve, Stock, 1999.
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...... optant pour la discipline la moins oublieuse et la plus vigilante: le trotskisme, en sa variante sinon libertaire (s i c), du moins non sectaire.»
Paul Yonnet est donc fondé à souligner la stratégie médiatique qui fit l’originalité de «la génération». Il est significatif que sur les vingt-cinq meneurs du mouvement de Mai-68 cités dans Générationpar Hamon et Rotman, huit sont journalistes, et ceux qui ne le sont pas, tels Kouchner et Castro, enjambent souvent les lucarnes16. Par conséquent, l’effet «génération», au triple sens démographique, médiatique et politique du terme, contribue paradoxalement au conformisme médiatique à la française, chez les journalistes comme chez les intellectuels secondaires. Au bout du chemin, c’est le paysage moralement dévasté des faux charniers roumains, des fausses conversations avec Fidel Castro, des vrais tutoiements avec les ministres et femmes de ministres, des vrais cadeaux et petites gâteries d’un Pierre Botton17, des vrais silences sur les propriétaires et dirigeants des médias, sur les travaux au noir et autres «pantoufles» des vedettes de la profession. Le paradoxe navrant est que seule la gauche radicale s’en offusque, preuve, s’il en fallait, de l’entente qui regne au sein de la classe publique.
Paul Yonnet est donc fondé à souligner la stratégie médiatique qui fit l’originalité de «la génération». Il est significatif que sur les vingt-cinq meneurs du mouvement de Mai-68 cités dans Générationpar Hamon et Rotman, huit sont journalistes, et ceux qui ne le sont pas, tels Kouchner et Castro, enjambent souvent les lucarnes16. Par conséquent, l’effet «génération», au triple sens démographique, médiatique et politique du terme, contribue paradoxalement au conformisme médiatique à la française, chez les journalistes comme chez les intellectuels secondaires. Au bout du chemin, c’est le paysage moralement dévasté des faux charniers roumains, des fausses conversations avec Fidel Castro, des vrais tutoiements avec les ministres et femmes de ministres, des vrais cadeaux et petites gâteries d’un Pierre Botton17, des vrais silences sur les propriétaires et dirigeants des médias, sur les travaux au noir et autres «pantoufles» des vedettes de la profession. Le paradoxe navrant est que seule la gauche radicale s’en offusque, preuve, s’il en fallait, de l’entente qui regne au sein de la classe publique.
Gauche radicale contre clergé médiatique sans morale
La gauche «radicale», c’est-à-dire intolérante, sectaire et antidémocratique, produit une critique aussi hargneuse que talentueuse contre ce désastre médiatique et ceux que Bourdieu – principal béné-iciaire du système – nomme les «cardinaux de la pensée unique», «soucieux de supprimer les “corporatismes” bénéficiant aux salariés ou aux assurés sociaux et les cumuls dont profitent les hommes politiques, mais qui ne montrent jamais la même audace lorsqu’il s’agit de remettre en cause leur monopole médiatique. »
Pour Bourdieu et Halimi18, «la presse écrite et audiovisuelle est dominée par un journalisme de révérence, par des groupes industriels et financiers, par une pensée de marché, par des réseaux de connivence. Alors, dans un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations oubliées,
16. Paul-Marie Couteaux.
17. Pierre Botton, Mes chers amis, Flammarion, 2000.
18. Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, édition Liber-Raisons d’agir, 1998.
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..... les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices, les services réciproques. Un petit groupe de journalistes omniprésents – et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence – impose sa définition de l’information-marchan- dise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. Ces appariteurs de l’Ordre sont lesnouveaux chiens de garde de notre système économique». L’on ne peut mieux combattre l’ordre moral médiatique! et l’on suggère au lecteur le plaisir de découvrir les portraits des têtes de turcs de S. Halimi, comme B.-H. Lévy, S. July, Ch. Okrent, Ph. Labro, A. Duhamel et A. Sinclair. On notera aussi le concept de «génération» appliqué à Michel Field qualifié de «symbole le plus récent d’une génération de journalistes qui, à coup d’au- daces très calculées, a réussi une assez belle reconversion du militantisme d’extrême gauche au centre gauche médiatique».
Bien entendu S. Halimi attribue cette dépravation au culte du grand capital: «Culture d’entreprise, sérénade des grands équilibres, amour de la mondialisation, passion du franc fort, prolifération des chroniques boursières, réquisitoire contre les conquêtes sociales, acharnement à culpabiliser les salariés au nom des “exclus”, terreur des passions collectives : cette pensée unique, cette gamme patronale, mille institutions, organismes et commissions la martèlent. Mais rarement sans doute les médias, qu’ils soient de droite ou qu’ils se disent de gauche, lui auront autant servi de ventriloque, d’orchestre symphonique au diapason des marchés qui scandent nos existences dans un monde sans sommeil et sans frontières. Au service de la guerre, de l’argent, au service du commerce. » (Sic.)
Ultralibéralisme et Trotsky: même combat ?
Paradoxe des paradoxes, cet opuscule violemment anticapitaliste, s’achève sur un éloge homérique de la déontologie professionnelle américaine. L’auteur salue le fait que les journalistes d’outre-Atlantique se font en général un devoir d’informer de l’existence possible d’un conflit d’intérêts entre leur propriétaire et l’information qu’ils relatent. Ainsi ABC (qui appartient au groupe Disney) ou NBC (qui appartient à General Electric) le rappelleront chaque fois qu’ils traiteront une information intéressant directement leur principal actionnaire.
Second exemple, en cas de plagiat, le coupable est professionnellement discrédité et, dans les universités, cette pratique entraîne l’exclusion. En France elle est monnaie courante et reste impunie, à gauche comme à droite.
S. Halimi salue enfin la stricte morale avec laquelle les journalistes américains interdisent le renvoi d’ascenseur. Certains quotidiens i n t e r-d i s e n t f o r m e l l e m e n t à leur rédaction en chef de confier la critique d’un livre à quiconque connaît l’auteur, ou a lui-même écrit un ouvrage dont l’auteur aurait précédemment rendu compte, ou «entretient des liens étroits avec une personne souvent citée dans le livre en question». P a r comparaison, Halimi décrit le monde français des médias et de l’édition comme une jungle ultralibérale.
Les journalistes? Ce sont trente associés qui se partagent les jetons de présence d’un conseil d’administration, qui survivent à toutes les alternances politiques et industrielles. Le pouvoir intellectuel? «Quarante médiocrates (au grand maximum) ont pouvoir de vie ou de mort sur quarante mille auteurs 1 9.» Et Bourdieu de conclure 2 0: «Procédés qui en d’autres univers auraient nom corruption, concussion, malversation, trafic d’influence, concurrence déloyale, collusion, entente illicite ou abus de confiance, et dont le plus typique est ce qu’on appelle en français le “renvoi d’ascens e u r ” . » Cela dit, Daniel Schneidermann souligne, dans Du journalisme après Bourd i e u 2 1, que le même Halimi invoque Le Monde diplom a t i q u ecomme la Loi et les prophètes pour écraser F. Furet, mais néglige d’indiquer qu’il est salarié dudit journal. Halimi comme Bourdieu, Ramonet, Pierre Carles et autres Karl Zéro sont donc mal placés pour jouer les professeurs de morale.
Si la bretelle de l’autoroute lyonnaise ne fait l’objet d’aucune critique sur TF1, propriété de Bouygues concessionnaire de ladite bretelle, si l’émission C a p i t a l reste muette sur les «a ff a i r e s» d’eau qui intéressent la Lyonnaise actionnaire de M6, MM. Bourdieu, Halimi, Karl Zéro et les Guignols font silence sur Vivendi actionnaire majoritaire de Canal Plus.
Les journalistes? Ce sont trente associés qui se partagent les jetons de présence d’un conseil d’administration, qui survivent à toutes les alternances politiques et industrielles. Le pouvoir intellectuel? «Quarante médiocrates (au grand maximum) ont pouvoir de vie ou de mort sur quarante mille auteurs 1 9.» Et Bourdieu de conclure 2 0: «Procédés qui en d’autres univers auraient nom corruption, concussion, malversation, trafic d’influence, concurrence déloyale, collusion, entente illicite ou abus de confiance, et dont le plus typique est ce qu’on appelle en français le “renvoi d’ascens e u r ” . » Cela dit, Daniel Schneidermann souligne, dans Du journalisme après Bourd i e u 2 1, que le même Halimi invoque Le Monde diplom a t i q u ecomme la Loi et les prophètes pour écraser F. Furet, mais néglige d’indiquer qu’il est salarié dudit journal. Halimi comme Bourdieu, Ramonet, Pierre Carles et autres Karl Zéro sont donc mal placés pour jouer les professeurs de morale.
Si la bretelle de l’autoroute lyonnaise ne fait l’objet d’aucune critique sur TF1, propriété de Bouygues concessionnaire de ladite bretelle, si l’émission C a p i t a l reste muette sur les «a ff a i r e s» d’eau qui intéressent la Lyonnaise actionnaire de M6, MM. Bourdieu, Halimi, Karl Zéro et les Guignols font silence sur Vivendi actionnaire majoritaire de Canal Plus.
19. Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay 1979.
20. «Et pourtant», Libern° 25, décembre 1995.
21. Fayard 1999.
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L’exaspération de cette gauche radicale contre la génération morale relève donc moins de la lutte contre le grand capital ou pour la défense de la morale politique, que de l’empoignade pour le pouvoir médiatique. Cette frénésie justifie le jugement que J.-F. Revel porte sur les enragés en général : «Quand elles atteignent le stade du sectarisme persécuteur, la droite et la gauche cessent de se distinguer pour fusionner au sein d’une même réalité, le totalitarisme intellectuel. Les principes dont elles se réclament respectivement l’une et l’autre n’ont plus aucun intérêt. » Qu’il s’agisse de sociologie ou de médias, Bourdieu est bien le chef de file des enragés de la période. Et c’est à juste titre que D. Schneidermann le traite «d’imprécateur des médias le plus médiatisé de tous les temps».
Espoir sur le Net ?
L’exception médiatique française devient politiquement périlleuse.
Tout puissants, les médias ne connaissent d’autre contre-pouvoir que celui du marché. L’alternance démocratique ne les préoccupe point, car elle ne les concerne pas dans leur être. Cette situation en fait des alliés politiquement infidèles, qui nourrissent la volatilité de l’opinion; ils sont prêts à brûler dans l’instant ce qu’ils ont adoré. Pour un mot, un geste, un incident, le Premier ministre, qui enregistre hier les meilleurs scores dans les sondages après trois ans à Matignon, peut dégringoler demain des sommets dans l’abîme. Acquis pour 80% aux thèses de la génération morale, les médias constituent en revanche un facteur déterminant du conservatisme politicien français. Il n’y a pas d’ordre moral sans une profession de type clérical, assurant – avec le contrôle des esprits – la diffusion du paradigme et des idées à la mode.Concentration, centralisation, parisianisme, pesanteur de l’argent, de la politique et du corporatisme produisent au sein de la profession une concurrence sauvage, source d’instabilité et d’angoisse. Plus vulnérable, la classe journalistique est plus malheureuse en France qu’ailleurs. Les journalistes français n’ont pas le soutien populaire et démocratique d’un vaste public sourcilleux, vigilant et responsable, comme dans les démocraties plus solides que la nôtre. Et le Net n’en est qu’à ses débuts. L’omniprésence aux postes de direction de «la génération», l’étroitesse des relations entre le monde médiatique, l’édition et la middle-intelligentsia, produisent une situation fébrile parce
que trop compacte.
Tout puissants, les médias ne connaissent d’autre contre-pouvoir que celui du marché. L’alternance démocratique ne les préoccupe point, car elle ne les concerne pas dans leur être. Cette situation en fait des alliés politiquement infidèles, qui nourrissent la volatilité de l’opinion; ils sont prêts à brûler dans l’instant ce qu’ils ont adoré. Pour un mot, un geste, un incident, le Premier ministre, qui enregistre hier les meilleurs scores dans les sondages après trois ans à Matignon, peut dégringoler demain des sommets dans l’abîme. Acquis pour 80% aux thèses de la génération morale, les médias constituent en revanche un facteur déterminant du conservatisme politicien français. Il n’y a pas d’ordre moral sans une profession de type clérical, assurant – avec le contrôle des esprits – la diffusion du paradigme et des idées à la mode.Concentration, centralisation, parisianisme, pesanteur de l’argent, de la politique et du corporatisme produisent au sein de la profession une concurrence sauvage, source d’instabilité et d’angoisse. Plus vulnérable, la classe journalistique est plus malheureuse en France qu’ailleurs. Les journalistes français n’ont pas le soutien populaire et démocratique d’un vaste public sourcilleux, vigilant et responsable, comme dans les démocraties plus solides que la nôtre. Et le Net n’en est qu’à ses débuts. L’omniprésence aux postes de direction de «la génération», l’étroitesse des relations entre le monde médiatique, l’édition et la middle-intelligentsia, produisent une situation fébrile parce
que trop compacte.
L’on débouche sur le cercle vicieux induisant que plus les médias influencent une opinion fragile, plus ils sont eux-mêmes influençables, et les dirigeants publics avec eux. La plus grande difficulté comme le plus grand défi politique de notre temps consistent donc à laïciser les médias pour parvenir à penser «libre». Or, le principal obstacle que rencontre cette nécessaire réforme se niche dans l’esprit public lui-même. Il n’y a ni complot ni diktat du capital, ni bourrage de crâne. La principale force de ce nouveau clergé, c’est notre faiblesse. Si le fidèle fait le clerc, c’est parce que la télé est dans nos maisons 24 heures sur 24 avec bientôt un écran par personne dans chaque chambre, la radio dans nos voitures, l’écrit tous les matins dans les kiosques, demain sur nos «portables». Jamais dans le
passé aucun clergé n’avait disposé de tels pouvoirs de diffusion face à un peuple aussi affamé de distraction, de fun et de pub, et finalement de sens. Si le verrouillage médiatique est à ce point sans faille, c’est parce que les données matérielles de la modernité médiatique rencon- trent en France le concours unique d’un ensemble politique et intellectuel «béton», face, nous l’avons vu, à un peuple dispersé et privé de corps intermédiaires représentatifs. Comme il est impossible au citoyen isolé de percer pareille muraille, il ne reste qu’à tenter de recruter des alliés dans Jéricho ou à changer de champ de bataille, par exemple en accélérant le recours au Net.
passé aucun clergé n’avait disposé de tels pouvoirs de diffusion face à un peuple aussi affamé de distraction, de fun et de pub, et finalement de sens. Si le verrouillage médiatique est à ce point sans faille, c’est parce que les données matérielles de la modernité médiatique rencon- trent en France le concours unique d’un ensemble politique et intellectuel «béton», face, nous l’avons vu, à un peuple dispersé et privé de corps intermédiaires représentatifs. Comme il est impossible au citoyen isolé de percer pareille muraille, il ne reste qu’à tenter de recruter des alliés dans Jéricho ou à changer de champ de bataille, par exemple en accélérant le recours au Net.
Pour y parvenir il faudra trouver des journalistes amis, en inversant les rapports de force et de séduction. C’est au public désormais de séduire le média. Ceci implique de produire de l’information libre sur le terrain, en utilisant les nouvelles techniques de communication. C’est pourquoi le Net sera l’arme de la réforme par la gouvernance civile. Face au Net – à l’instar du corps enseignant –, la classe médiatique dirigeante n’a aucune idée de ce qui va lui arriver. Sous le titre «Qui a peur d’Internet 22?» on a pu lire récemment par exemple: «Que crai-gnent donc nos élites? [...] C’est la question qui venait à l’esprit en
22. Olivier Marty, Le Mondedu 26 avril 1999.
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22. Olivier Marty, Le Mondedu 26 avril 1999.
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remuant le “Bouillon de culture” du 16 avril 1999 sur France 2. Ce que craignent la poignée de journalistes qui font l’opinion (Ignacio Ramonet était leur héraut du jour), les péremptoires savants Cosinus de la recherche officielle (Dominique Wolton), ou les petits marquis
de la culture d’État (le petit-fils Jeanneney)? c’est la fin de leur rôle d’intermédiaire, décrypteurs obligés de la transmission culturelle, l’extinction du monopole du VIIe arrondissement sur la gouvernance de la pensée unique. »
de la culture d’État (le petit-fils Jeanneney)? c’est la fin de leur rôle d’intermédiaire, décrypteurs obligés de la transmission culturelle, l’extinction du monopole du VIIe arrondissement sur la gouvernance de la pensée unique. »
Et Régis Debray de conclure: «Le séculaire combat de l’humanisme laïc aurait-il un cléricalisme de retard? Il a su résoudre en son temps la question scolaire. Il a émancipé l’école de l’Église. Puisse-t- il aborder de front la question médiatique. Mais cette nécessaire “laïcisation” des médias, sachons qu’elle devra s’effectuer sans, et, au vrai, contre la grande majorité de nos dissidents officiels, intellectuels et artistes 23. »
Quant au reste de la question médiatique, laissons les enragés de la gauche radicale agresser tout à la fois le grand capital, la génération morale, les dirigeants actuels et les trotskystes vieillissants. Le directeur d’E s p r i t ,Olivier Mongin dénonce à juste titre chez Bourdieu «u n e pratique délibérée du mensonge, de la falsification, [...] qui ruine les règles minimales de la déontologie intellectuelle [... ] ,avec des débordements curieux qui témoignant davantage d’une mentalité de flic que d’un scrupule de sociologue». Laissons les loups se dévorer entre eux. Ils ont leur public réservé. Ils sont les meilleurs. Cela laissera plus de temps pour répondre à la question-clef: «Au bénéfice de qui ce verrouillage médiatique, sinon des classes moyennes protégées?»
Ou autrement dit: «Pour qui travaille le clergé médiatique?»
Quant au reste de la question médiatique, laissons les enragés de la gauche radicale agresser tout à la fois le grand capital, la génération morale, les dirigeants actuels et les trotskystes vieillissants. Le directeur d’E s p r i t ,Olivier Mongin dénonce à juste titre chez Bourdieu «u n e pratique délibérée du mensonge, de la falsification, [...] qui ruine les règles minimales de la déontologie intellectuelle [... ] ,avec des débordements curieux qui témoignant davantage d’une mentalité de flic que d’un scrupule de sociologue». Laissons les loups se dévorer entre eux. Ils ont leur public réservé. Ils sont les meilleurs. Cela laissera plus de temps pour répondre à la question-clef: «Au bénéfice de qui ce verrouillage médiatique, sinon des classes moyennes protégées?»
Ou autrement dit: «Pour qui travaille le clergé médiatique?»
Par PPK
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| 05/04/2008 13:03
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