Extrait de « Tartuffe aux affaires » » Mars 2001 p. 31.
" Et l’on ne peut rien comprendre à l’exception politique française, si l’on n’accorde pas toute sa part à cette fracture démographique et familiale entre cohortes qui se succèdent, cohabitent et s’affrontent depuis 1945 . Selon tous les observateurs, la prochaine rupture se produira vers 2005, à l’initiative d’une «génération Internet», bien décidée à faire sauter les privilèges abusifs de ses parents, et d’abord en matière de retraite et de durée du travail. Ainsi, pour la seconde fois dans l’histoire, Mai-68 incarnera le conflit de générations. Mais, cette fois, ce sera en forme de requiem, à l’occasion d’un bilan de clôture.

Rupture démographique et familiale donc, mais aussi secousse idéologique et politique, avec l’effondrement du mythe marxiste-léniniste, héritier falsifié de la Révolution française."

Extrait de « Pour une Nouvelle Politique Sociale » . Fondation Saint Simon P 39.

" Mais c’est surtout l’aggravation du déséquilibre électoral du PS entre salariés du secteur public et salariés du secteur privé qui comporte des risques graves pour son avenir politique. Le 25 mai 1997, le PS mobilise 39% des salariés du public, soit 10 points de plus que son score national et 11 points de plus qu’en 1993; il attire 27% de salariés du privé, soit 2 points de moins que son score national et seulement 7 points de plus qu’en 1993.

D’une façon générale, les salariés du privé penchent à droite (19% Front national, 34% droite modérée, gauche 38%), tandis que les salariés du public son ancrés à gauche (FN 10%, droite modérée 26% , gauche 55%). Le clivage secteur public- secteur privé devient donc électoralement de plus en plus significatif, dans un contexte politique où la réforme de l’État, la réduction des déficits publics, l’adaptation des services publics à la concurrence mondiale deviennent des enjeux politiques cruciaux en France."
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Fin de campagne présidentielle ! Nicolas Sarkozy a surpris son monde en attaquant de front le relativisme intellectuel et moral de 68. Explosion de rage ! La banderille a bien touché la nuque du taureau. S’en prendre aux 35 heures ? Ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux ? Réduire la fiscalité ! Horreur économique certes mais passe encore ! S’en prendre au Graal ? Tous dans la rue ! Bobos en tête ! Il faut lire E. Plennel .

Pourquoi tant de bruit et de fureur ? Véhémence des uns ? Surprise gênée des autres ? La gauche devrait réfléchir. Si nul n’a jamais pu changer l’Histoire, qui oserait interdire le droit d’inventaire ? Le droit de s’interroger sur le comportement des héritiers ? La droite devrait réfléchir. Pourquoi redouter la guerre sociale si 68 se liquide de lui-même ? L’aventure du couple Hollande-Royal et la course à » l’ouverture » des éléphants ne sont elles pas riches de réponse ? Un clin d’œil à la Révolution ? Qui a dit « Les vertus civiques ne sont que l’épanouissement des vertus privées » ? … Robespierre !

En revanche la question qui importe pour 2012, c’est de savoir si l‘élection de 2007 résulte ou non d’une vague de fonds. Dans l’affirmative, le différentiel de talents entre Sarkozy et Ségolène resterait pour ce qu’il a été : déterminant certes mais non suffisant. Pour répondre à cette première question, le recul du temps constitue un rare privilège. Entre 1995 et 2001,j’ai eu le privilège d’avoir tout mon temps pour m'interroger sur la situation de la France et la possibilité pour chacun d’inventer une sorte de bénévolat politique en faveur de la Réforme.Cela a donné un livre "Tartuffe aux affaires" qui concluait à l'arrivée d'une vague de fond en 2002 et duggérait une démache de réforme . La vague de fonds a eu lieu; le séisme s'est produit. La Gauche a disparu au second tour de la présidentielle. Mais de réforme? Point. Nos dirigeants, tous ensemble, ont perdu et nous faire perdre cinq ans. De bien grands obstacles s'opposaient à toute réforme.

Ces obstacles perdurant en 2007, comment éviter que pareil gâchis se renouvelle sinon en mobilisant un nombre sans cesse croissant de citoyens libres, responsables et bénévoles ? Telle sera la seconde question de ce livre.


-- Première Partie --

Etat des lieux 2001 et prospective 2007

De la génération morale à l’ordre moral nouveau



Une fracture morale avant d’être sociale

" La cause réelle, la cause efficace qui fait perdre le pouvoir aux hommes, c’est qu’ils sont devenus indignes de le porter."
Alexis de Tocqueville,
à la Chambre des députés, le 27 janvier 1848, un mois avant la révolution.


L’HORREUR POLITIQUE


Comment cela s’appellet-il (1)... lorsque de jeunes notables s’installent, à vie croient-ils, au-dessus des lois, à l’abri de alternance, de la transparence et de la responsabilité ?

Qu’Elf, le Crédit lyonnais, les frégates et l’Afrique évoquent les Indes-Occidentales et la rue Quinc a m p o i x ? Que le rôle du véreux Verrès est joué par le propre fils de Césa r ? Que la gestion de la MNEF et celle des lycées d’Île-de-France tournent au scandale? Qu’un condamné pour fraude politique revient à la présidence de la commission des Finances de l’Assemblée nationale avec le suffrage de moins de 25% des électeurs au premier tour ?

Que le candidat RPR à la mairie de Paris envisage une proposition de loi pour nettoyer les listes électorales de la Ville Lumière? Que la ministre de la Culture et de la Communication effectue des va-et-vient entre Vivendi, l’Assemblée et le gouvernement, le temps de lever ses stock-options ? Que les chambres régionales des comptes ne savent plus où donner de la tête? Que les grèves du secteur public «dissolvent » Juppé en décembre 1995, puis «remanient» Jospin en avril 2000 ? Qu’une génération politique ose se dire «génération morale» alors même qu’elle provoque un effondrement sans précédent de la morale publique? Lorsque corruption, abstention et cohabitation marquent le passé, le présent et l’avenir de la République? N’en déplaise aux zélotes de Viviane Forrester, cela s’appelle l’«horreur politique».

Responsable de ce désastre, une génération politico-médiatique, aux affaires depuis près de quarante ans, espère visiblement se survivre en prolongeant sa comédie de l’affrontement, en parlant d’autre chose, et, par exemple, d’exclusion ou de fracture sociale, de mondialisation ou d’horreur économique, de pilule du lendemain ou de racisme, de pari té, voire de quinquennat. À l’entendre, nous n’aurions le choix qu’entre libéralisme et socialisme, entre gauche et droite, bref entre elle et elle.

Rarement l’horizon électoral aura été aussi noir en temps de paix.

Durant des mois, depuis le référendum de septembre 2000, les consultations vont se succéder sans trêve: municipales, cantonales, sénatoriales, législatives et présidentielle. Même en changeant la règle du jeu constitutionnel ou électoral, la compétition trop tôt engagée va empoisonner l’atmosphère dans chaque camp jusqu’à la mi-2002. Une grève des électeurs n’est pas à exclure. En dépit ou à cause de ces sombres perspectives, la réforme politique que réclament la nature et la profondeur de la crise n’aura pas lieu, non seulement parce que gauche et droite «professionnelles» n’en veulent pas, mais parce que le peuple réel s’est retiré sur l’Aventin. La réforme indispensable à la santé de la République et de la Nation passe par une autre démarche, une façon de «faire civisme et politique autrement», pour ramener le peuple aux urnes. Il n’y a jamais eu de réforme sans le peuple; nul référendum ne comblera cette absence.

Mais il ne faut pas le dire; il est même interdit de contredire! Pendant ce temps, la déferlante individualiste peut s’abattre sur le grand chaudron des bureaucraties redistributrices.


L’EXCEPTION FRANÇAISE

Une déroute citoyenne

Les citoyens ont abandonné les institutions publiques à des professionnels qui s’égosillent en hymnes à une citoyenneté d’autant plus célébrée qu’elle est moins pratiquée.
Car, en matière «citoyenne», l’exception française, ce sont des partis politiques sans militants, des syndicats sans adhérents, des Églises officielles sans fidèles, de grandes associations sans bénévoles, des coopératives et mutuelles sans idéal, un capitalisme constitué à coups de délits d’initiés, un appareillage institutionnel et électoral qui – p l u s qu’en aucune autre démocratie – place ses bénéficiaires à l’abri de l’obligation de rendre compte dans la durée, un nombre record par habitant d’élus locaux et nationaux, de collectivités locales, de niveaux de financement.

Avec, pour conséquences de cette professionnalisation sans égal: absence de séparation des pouvoirs, privilège électoral de la fonction publique, cumul des mandats dans le temps et dans l’espace –rendu plus rémunérateur par la décentralisation –, primat de l’exécutif – même décervelé par la cohabitation.

Sur 577 députés élus en 1997, 245 sont fonctionnaires (soit 42,5%), dont 148 (soit 61%) sont enseignants. Et ce qui est vrai de l’Assemblée nationale l’est de toutes nos assemblées locales. Depuis 1974, deux présidents de la République sur trois, et neuf Premiers ministres sur onze sont sortis de l’ENA. Début 2000, le gouvernement était composé exclusivement de fonctionnaires. Ce qui distingue désormais les membres de la classe publique du reste de la société, c’est donc moins leurs opinions politiques que leur proximité à la dépense publique, qu’il s’agisse d’en décider, de la distribuer ou d’en profiter.

La faute à l’État-providence ?

Des niveaux scandinaves de prélèvements obligatoires, avec des modes de taxation calabrais, valent à la France l’État-providence le plus obèse, le plus opaque et le plus sectaire de l’OCDE. Comble du paradoxe, plus croît la dépense publique, plus montent l’incivisme, l’incivilité et l’abstention. Dans tout cela, rien que de logique et mécanique. Quand le prince n’a plus assez de foi pour convaincre, ni de courage pour commander, il ne lui reste qu’à corrompre, c’est-à-dire à dépenser chaque jour davantage pour durer sans choisir. La France n’a pas compensé en consentement ce qu’elle a perdu en commandement, parce que, parmi ses élus et ses dirigeants, la représentation professionnelle asphyxie la participation populaire. Pour mettre une terme à la Fronde aristocratique, Louis XIV pouvait enfermer sa noblesse dans Versailles. Jospin, comme son prédécesseur ou son successeur, ne peut que reculer devant la jacquerie des classes moyennes protégées.

«À ce train, nous sommes condamnés à devenir une nation d’exclus politiques au service d’un système gestionnaire devenu fou, à la fois sur-étatisé et sous-gouverné. » Et cela n’a, bien évidemment, strictement rien à voir avec le socialisme, le libéralisme, la chute du mur de Berlin ou la fin des idéologies.

Voilà pourquoi c’est au moment précis où le civisme s’affaisse, où la République manque le plus de véritables citoyens et la société de bénévoles, que la génération responsable de cette «horreur politique» n’a de cesse de brandir la plus moralisatrice des morales et de nous badigeonner la vie avec cette sorte d’enduit «citoyen».

«Paradoxe des paradoxes, ces gens appartiennent à une culture po- litique commune à la monarchie et à la République, n’en déplaise à ses récents zélotes, où le pouvoir est considéré comme sacré, et ses acteurs, intouchables.

C’est le cœur de ce que l’on appelle l’exception française. << Impunité, irresponsabilité et opacité sont trop souvent les trois sombres piliers de l’exercice d’une fonction élective ou administrative. Roland Dumas, Édith Cresson et autres ne démissionnent pas lorsqu’ils sont accusés d’avoir pris des libertés avec la morale pu- blique. Ils résistent avec aplomb et traitent avec hauteur les nouvelles exigences démocratiques. Ils nourrissent les partisans du “tous pourris”. Qu’ils soient de gauche, en principe, n’est jamais qu’un facteur aggravant. » L’auteur de ces lignes s’appelle Serge July.

L’ORDRE MORAL NOUVEAU

Appliqué à d’autres forces que la droite réactionnaire des années 1870, le terme d’«ordre moral» fera sursauter la gauche. Et pourtant! L’ordre moral n’a pas plus de famille que de patrie politique. Il n’est jamais que le produit d’un groupe social conservateur en déclin – stalinisme compris –, qui brandit des valeurs morales et mobilise des institutions contre le suffrage universel, la démocratie et le progrès, dans le seul but d’éviter tout débat sur ses privilèges. Pourquoi la droite française du XIXe siècle finissant aurait-elle ad vitam aeternam le monopole d’une telle réaction ? La nouveauté de la situation actuelle, c’est qu’il s’agit plus d’une affaire de génération, de profession et de dépense publique que de droite ou de gauche. En se proclamant «morale», c’est cette génération elle-même, et elle seule, qui a pris le risque de réveiller la querelle de l’ordre moral.

Un peu d’histoire

À l’attention des jeunes générations (, il faut rappeler ce que fut le premier ordre moral. En tant que réalité politique, l’Ordre moral a traversé brièvement l’histoire de la droite française dans les années 1871- 1876. Ce fut, au sortir d’une défaite, la tentative désespérée de restau- ration de la monarchie, au profit de forces conservatrices, dressées contre le changement depuis 1789. Fruit d’une crise nationale imputée à une crise morale, l’Ordre moral fut présenté comme l’expiation de deux événements tragiques: l’humiliation de Sedan et le bain de sang de la Commune.

Il fut question du sabre et du goupillon, du trône et de l’autel, de l’Église, de l’armée et de l’aristocratie et, pour finir, de la République des ducs, avec Mac-Mahon. Idéologiquement cet Ordre moral a brandi, comme autant de leurres, les grandes valeurs conservatrices: propriété, morale sexuelle, épargne, effort, etc. Il a détourné à son pro- fit les grandes institutions: famille, armée et Église. Certains y ont vu la préfiguration de l’ordre moral selon Vi c h y, appelant – sous la botte Nazie – à expier la défaite (Sedan! toujours Sedan!) en imposant sa révolution morale: Travail, Famille, Patrie, pour mieux se venger du Front populaire.

On retiendra de l’histoire que l’ordre moral réclame la conjonction de plusieurs éléments indissociables: la justification par des valeurs moralisatrices, la mobilisation d’institutions moralement «autonettoyantes», la noblesse des intentions affichées, un clergé en c h a rge de la diffusion des idées et du contrôle des esprits, le tout au seul profit d’une classe sociale bénéficiaire de privilèges.

Voilà pourquoi l’ordre moral avait toujours été considéré comme l’apanage de la seule droite réactionnaire. En témoigne l’appel récent signé par les adversaires de la pensée unique: Régis Debray, Max Gallo, Jacques Julliard, Blandine Kriegel, Olivier Mongin, Mona Ouzouf, Anicet Le Pors et Paul Thibaud dans Le Mondedu 4 septembre 1998, sous le titre «Républicains, n’ayons plus peur!»:«C’est à un examen de conscience collectif qu’invite l’ombre grandissante de l’extrême droite dans le paysage mental et politique.

Car, plus l’État a reculé, plus a avancé le Front national. Si la demande de règles et de valeurs n’est pas satisfaite par les républicains, elle le sera tôt ou tard, en compte à demi ou sous son nom, par le FN. Et ce ne sera plus la loi égale pour tous, mais l’ordre des forts doublé d’ordre moral. »

C’est un contresens. Loin de fleurir sur les ruines de l’État, l’ordre moral nouveau se mitonne dans les bunkers de la classe publique. D’ailleurs, c’est l’élite de la gauche réelle – celle qui se trouve en de-hors des appareils –, qui, depuis peu, l’affirme à tout va. La droite pro-fessionnelle, elle, est aphone.

Les plus rudes critiques contre l’ordre moral de la «génération morale» émanent en effet d’intellectuels plutôt issus de gauche. Voici P. Bruckner, J.-P. Fitoussi, P.Rosanvallon, J.-C. Guillebaud et I. Théry,dans les domaines du sexe, de la famille et de l’enfant. Voici P.-A. Taguieff, P. Yonnet, C. Jelen, pour le racisme et l’immigration. Voici R.D e b r a y, P. Bourdieu, S. Halimi, E. Todd, pour les médias, F. Furet, M.Gauchet et J. Julliard, pour la politique et l’histoire, L. Chauvel et B. Préel, pour l’analyse des relations intergénérationnelles.

Cela n’est pas seulement l’annonce d’un passage de génération, c’est aussi la preuve que l’ordre moral inquiète la gauche professionnelle. Quant à la droit professionnelle, c’est le néant. Pour parler de défaite intel- lectuelle et morale, seul tonitruait naguère un étudiant vieilli, véhé- ment et grossier, Jean-Marie Le Pen, qui depuis vingt ans cumulait les rôles de Renan et de Maurras.

Pourquoi cet éveil critique à gauche? Parce que le roi se dénude sous le regard de ses enfants. Les contradictions se creusent entre la prétention morale et révolutionnaire du discours fondateur, dans l’ardeur de l’adolescence, et la petitesse des arrangements de la maturité, dans les gras pâturages du pouvoir. C’est lorsqu’elle ne respecte plus ses propres valeurs qu’une génération aux affaires se crispe en ordre moral et que ses enfants entrent en révolte.

La prétention au monopole de la morale publique ne survit pas longtemps aux pratiques de petite vertu privée. Et, paradoxalement, la preuve de l’existence d’un ordre moral, comme l’amorce de son déclin inéluctable, alors même qu’il semble triomphant, c’est lorsque les pratiques commencent à contredire par trop le discours édifiant.

Par exemple, la contradiction devient intenable entre le discours des libérations sexuelles et le sub- ventionnement de la répudiation du faible par le PACS. Telles sont les composantes qui donnent à l’affaire de la MNEF son statut d’évé- nement historique, tout comme Stavisky, Panama, ou l’affaire de la piastre. Découvrant ainsi ses premières failles, l’ordre moral nouveau se sent menacé. D’où, l’agressive aigreur qui monte dans les rangs de ses bénéficiaires inquiets.

Lorsqu’un J.-C. Guillebaud titre «La refondation du monde», c’est tout autant de refonder la gauche qu’il se soucie. De fait il y a urgence .

Sous les pavés, les privilèges

Des spectateurs aussi lucides que F. Furet, R. Aron, L. Ferry et R. Debray nous en avaient prévenus. Selon F. Furet, «l’agitation étudiante a produit en quelques années non point des inconditionnels de la révolution, mais une vaste classe moyenne de gauche, porteuse d’un nouveau progressisme bourgeois, fille de la démocratisation universitaire et des idées de 1968. D’un côté les anciens soixante-huitards ont vite fait la paix avec le marché, la publicité, la société de consommation où ils vivent comme des poissons dans l’eau, comme s’ils n’en avaient jamais tant dénoncé les tares que pour mieux s’y adapter. Mais ils tiennent à conserver les bénéfices intellectuels de l’idée de révolution au milieu de leur établissement social ». Des «bobos» avant la lettre!

Raymond Aron avait pronostiqué, dès 1968 que les privilégiés sortiraient de cette situation d’effondrement des normes culturelles (des normes définissant un idéal collectif), non pas en adhérant à un ordre de remplacement par un projet politique, mais par la démission, l’indifférence et la fuite vers la résidence secondaire. Luc Ferry a pu annoncer, pour sa part, la désertion du politique, le repli sur la sphè- re privée, l’essor d’un individualisme hédoniste. Évoquant l’aristocra- tie à la veille de 1789, le duc de Ségur ironisait déjà: «Aux privilèges du patriciat, nous ajoutions les douceurs d’une philosophie plébéien-ne. » Et Régis Debray de relancer deux siècles plus tard: «Le boom moral nous permet la culbute: l’opposition au nom de l’ordre établi, la solitude du résistant et l’enthousiasme du beau monde, la séduction par la puissance et la posture de l’insoumission.»

ll aura fallu attendre presque trente ans pour que Romain Goupil et ses amis justifient R. Aron, F. Furet, L. Ferry et R. Debray dans un film «culte»: À mort la mort!, sorti en septembre 1999, à propos duquel Alexis Campion titre:«Goupil enterre Mai-68. » «Dès la première scène, écrit-il, ils sont tous là: Daniel Cohn-Ben- dit, André Gluksmann, Daniel Bensaid, Edwy Plenel. La seule utopie qui reste, c’est le plaisir. Le personnage principal du film est revenu de tout, même de ses gosses : “Et si on les foutait tous à la DASS?”

La vie après 68 n’est pas donnée à tous: le doute a remplacé le but suprême. “Être militant, c’était beaucoup plus confortable; on savait re- connaître les bons des méchants.” Mais l’individualisme a du bon. La militante repentie confesse: “Maintenant je suis moi, je ne suis plus les autres, je ne suis plus nous.” Bouquet final: “Oui je veux la Suis- se, les vaches, le gruyère et la bourse de Tokyo.” Tant pis pour l’idéal: “Considère que Mai-68, c’est l’ouverture du premier Mac Do à Pa- ris!”» La cible électorale du candidat Alain Madelin! Mais E. Plenel refuse d’en démordre et confirme sa rupture avec R. Debray: «Ce qui nous rend irréconciliables, c’est ta détestation de 68, de l’événement et de ses suites. Mai-68, écrivais-tu, est le berceau de la nouvelle société bourgeoise.» Qu’importe de savoir si E. Plenel appartient ou non, plus ou moins que R. Debray, à la nouvelle bour-geoisie. La question de fond est de savoir comment la morale a pu faire un tel retour, politique et publicitaire à la fois, dans une génération à ce point peu regardante en matière d’argent public.

Morale entre «pub» et «com» électorales

Le tragique de l’histoire, c’est que la réponse doive si peu à l’idéo- logie, à la politique ou à la morale. C’est pure affaire de «pub» et de «com». Entre 1970 et 1990 les mots-slogans s’empilent et se succè- dent un peu au hasard, «politiquement correct» ou «pensée unique», jusqu’au jour où les conseillers en communication provoquent un véritable tête-à-queue intellectuel en créant simultanément: «génération Mitterrand» et «génération morale».

Au début des années 80, les Américains inventaient, puis exportaient le «politiquement correct». La formule désignait l’un de ces excès dont ce peuple est friand. Subitement, des activistesgroupusculaires dénonçaient les péchés des Blancs, mâles, Européens, protestants et autres forces réactionnaires mobilisées contre les Noirs, les femmes, les homosexuels, les Indiens, etc. Penser et agir de façon «politiquement correcte » consistait alors à combattre tout ce qui avait fait l'Amérique : la prière à l’école, la révolution, la Constitution, l’Ouest, le covenant, le rêve, etc., avec, en prime, l’obsession du harcèlement sexuel. Il était suggéré, par exemple, de ne plus lire Aristote, qui donne une image dévalorisée de la femme!

À la conférence de Washington contre le sida, en juin 1987, une Union contre le capitalisme et l’impérialisme faisait distribuer des tracts dénonçant le sida comme «une offensive raciste du gouvernement américain contre les gays et les Noirs».

Être politiquement correct, c’était afficher une apparte- nance au Bien révolutionnaire, dans l’ordre des mœurs et de la culture, bref une sorte de tartufferie made in USA. Ce mouvement culminera avec l’affaire Clinton, mélange explosif de puritanisme, de juridisme et de gauchisme, sans vainqueurs ni vaincus.

Loin de semblables facéties, au début des années 90, la classe publique française inventait la «pensée unique», qui prônait, à gauche comme à droite, le franc fort, le jeu du marché et la construction européenne. Rien à voir avec le sexe. Ses contempteurs, qui vont de R. Hue à Ph. de Villiers, en passant par J.-P. Chevènement et Ch. Pasqua, ne se situent certes pas au centre de l’éventail politique, mais ils ne sont ni enragés, ni groupusculaires. Combattre la pensée unique, c’est combattre le Mal dans l’ordre économique.

Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, l’un des derniers carrés de l’antiaméricanisme primaire, est sur ce point formel : «La pensée unique, c’est l’ultralibéralisme . »

La fusion – plus exactement la confusion – du «politiquement correct » avec la «pensée unique», popularisée par J.-F. Kahn, produira la «pensée correcte- pensée unique», qui tourne désormais au tic ver- bal. Comme jadis la langue de bois, la «pensée correcte» est devenue une façon de stigmatiser l’adversaire. Sur un certain nombre de lieux communs sensibles mais hétéroclites, la pensée correcte est devenue un fourre-tout médiatique, dans lequel gauche et droite professionnelles piochent à pleines mains leurs invectives respectives. La version Guignols de ces joutes verbales nourrit un pugilat d’anciens combattants, se traitant de libéraux-libertaires: «lilis», ou «bobos»: bolcheviques-bonapartistes.

«À pensée unique, pensée unique et demie! Chaque lundi on dé- crète dans Marianne que quiconque ne pense pas pareil est imman- quablement un terroriste intellectuel, un lyncheur médiatique, un po- litiquement-correct, un penseur unique, un raciste retourné, un policier de la pensée, etasse. On ne discute plus, on disqualifie par avance. » Ainsi s’insurge ingénument E. Plenel, rédacteur en chef du Monde,qui,par deux éditoriaux successifs; a qualifié les aversaires du PACS de militants d'extrême droite, au point de susciter le rappel à l’ordre de son propre médiateur, Robert Solé.

Gauche morale mittrrandienne


À l’improviste, l’adjectif «moral » vint brouiller un débat déjà confus. Dans le début des années 80, la classe publique connaît une sorte de frétillement bondison humour cévenol meurtrier – de «chrétien pleurnicho-marxiste». Soudain il ne fut plus question que de «vie nouvelle», de »changer la vie »… Peuple de Dieu ! Peuple de Gauche ! Terres de mission ! .Sur le perron de Matignon, même le jovial Pierre Mauroy déclarait :«Nous ne sommes pas là pour gérer mais pour annoncer des temps nouveaux. »

Il intitulait le livre auquel se doit tout Premier ministre pendant ses loisirs:C’est ici le chemin. Illuminé, comme irradié, Jack Lang n’en finissait pas de quitter les ténèbres. Quelques années plus tôt François Mitterrand donnait déjà à ses livres des titres semi-bibliques: La Paille et le Grain, ou L’Abeille et l’Architecte. De quoi réveiller Voltaire! Surtout quand on connaît la suite.

Puis, à l’occasion d’une révolte lycéenne téléguidée par Jean-Louis Bianco depuis l’Élysée, le mot «génération», réservé jusque-là aux joyeux drilles des barricades, devint «génération morale» et, à l’ini- tiative de Jacques Séguéla «génération Mitterrand». L’adjectif était lâché qui allait court-circuiter la «seconde gauche», dite aussi «américaine» ou «caviar » , en produisant «la gauche morale». « C’est quand la chose manque qu’il faut en mettre le mot», disait Montherlant ».

Depuis, si la confusion verbale est totale, le mot «morale» encombre les esprits. Et si la suggestion d’une «génération Jospin» susurrée par Ségolène Royal a fait long feu, c’est sans doute qu’elle évo- quait, par trop, le précédent de «génération Mitterrand» et, par conséquent, le passé du Premier ministre, mais c’est plus encore en raison du flou du concept. C’est surtout qu’elle venait trop tard. Le Monde du 10 juin 2000 peut bien écrire: «L’ affaire de la MNEF met en cause la “génération Mitterrand .»! Quelle importance? Olivier Spithakis peut bien s’en prendre à la «génération Libé» et à la «génération Rocard», c’est là aussi sans conséquences.

Dans son livre Tout sur la MNEF, dont le premier chapitre a pour titre «La génération UNEF-MNEF», il éclate d’indignation sincère, tout en confirmant ce qui est reproché à la MNEF: «J’ai fait comme tous les autres. J’ai toujours privilégié mes amis; j’ai imité ainsi la quasi-totalité des “coteries” parisiennes. Ce n’est que peu de choses à côté de la génération qui est aujourd’hui en situation de pouvoir dans la politique, les médias (la génération Libé entre autres), dans la grande distribution (autour de la FNAC, par exemple), avec ceux qui se sont formés à l’économie sociale ( toujours la génération Rocard, en fait). Ils ont tous indéniablement capté des postes de responsabilité en laissant très peu de places autour d’eux. Là, réside le vrai problème de cette génération.»

Enfin, Jean-Christophe Cambadélis, numéro deux du PS, n’est d’accord ni avec Le Monde, ni avec Olivier Spithakis, ni avec Ségolène Royal. Ce spécialiste de la lutte contre le FN distingue trois générations en trente ans: celle des soixante-huitards, qui émerge aux environs de 1965; la génération hyperpolitisée, la sienne, qui se révèle avec les grèves lycéennes au tournant des années 1975; enfin la génération morale, apparue, selon lui, vers 1985 contre la loi Devaquet, avec un mot d’ordre: l’égalité des droits et des chances, un combat prioritaire: l’antiracisme, et une obsession: la transparence (sic).

Pour Cambadélis, c’est cette génération morale qui a permis la transition entre le mitterrandisme et le jospinisme; c’est elle qui fait actuellement le procès de ses prédécesseurs.

L’impossible inventaire moral

Une chose est sûre, Jospin, au même titre que Chevènement et Toubon, ses camarades de promotion entrés en 1960 à l’ENA, est le pur produit de la génération politique encore aux affaires pour quelques années. Seule particularité partisane, c’est le PS qui a recruté les Cambadélis, Dray, Grosz, Spithakis et autres «trotskystes», pour assurer la victoire d’un F. Mitterrand. Entré en politique il y a plus de quarante ans, sorti intact des deux septennats, voire purifié par un inventaire jamais achevé, parce que jamais commencé, le successeur de F. Mitter- rand à la tête du PS, s’est présenté dès son entrée à Matignon comme le chevalier blanc de la morale politique: «Mitterrand? Connais pas!... La MNEF? Connais pas!»

Fini le lyrisme, fini le trotskysme! Voici venu le temps d’une «adaptation maîtrisée à la réalité», de «l’invention constante d’une juste articulation entre la fin et les moyens(2 9)», bref le temps de la «m ét h o d e». Avec Jospin, le monopole de la morale et de l’innocence a failli remplacer le monopole du cœur. Au soir de la démission de Dominque Strauss-Kahn, Serge July n’a-t-il pas parlé à propos de Jospin de «la fin de l’innocence après vingt-huit mois de gouvernement moral»? De gré ou de force, l’héritier «moral» de la période 1980-2000, c’est donc bien Jospin.

Et cela lui colle à la peau, comme la tunique de Nessus. Avant 1997, il n’aurait pas fallu parler de morale. Après 1997, il aurait fallu en interdire le mot. Il est trop tard, le mal est fait. La question morale est posée. Parce que plus l’État redistribue, plus croît le camp des «acquis» et des «amis»; plus la masse de la société s’égalise, moins il est facile de tenir un discours de rupture ou de rêve marxiste – c’est- à-dire fondé sur des faits mesurables, permettant de décrire des classes sociales irréconciliables –, dans le moment même où l’on propose l’alliance de 85% du corps électoral.

Force est donc pour les professionnels de la mobilisation idéologique d’en rajouter: il faut au moins être nazi pour oser critiquer les tenants du vote immigré, du PACS, des emplois jeunes et des subventions associatives. Et le cabinet de Martine Aubry salue le départ de sa ministre d’une vibrante Internationale: «Du passé faisons table rase!», anachronisme surréaliste, finement pointé par VGE. Qui fera table rase des régimes privilégiés de retraites de la RATP et de la SNCF? D’une carrière politicienne éblouissante façon, « fi-fille à son papa » ? ENA? Madame Guigou? Le PC? La droite?

L’écart entre la véhémence du discours et le conservatisme des comportements, telle est la source puissante où se nourrit l’ordre mo- ral nouveau. Pour maquiller l’âpre réalité du carriérisme, il faut bien inventer des leurres, des ersatz, des prothèses de luttes sociales.


GÉNÉRATION MORALE

Longtemps considérés comme intellectuellement fondateurs, les concepts de «famille» et de «génération» ont été jetés aux orties par la génération marxisée de l’immédiat après-guerre. Depuis 1945, parler de génération, âge, parenté, filiation, famille était regardé comme un archaïsme intellectuel, doublé d’une inconvenance politique. Politologues et sociologues français répugnaient aux concepts démographiques et familiaux, soupçonnésde constituer autant d’armes destinées à diviser la classe ouvrière, pour nier la pertinence de la lutte des classes.

Et voici que les temps changent. Les livres se succèdent qui placent sous projecteur les phénomènes démographiques et la génération 68, moins pour critiquer la joyeuse explosion de Mai que pour souligner les privilèges extraordinaires issus des barricades, et surtout leur persistance trente ans plus tard.

La difficulté avec le terme génération, c’est que le même concept recouvre plusieurs réalités. Dans l’ordre de la vie privée, c’est une durée biologique et familiale d’environ vingt-cinq à trente ans, le temps du passage de la condition d’enfant à celle de parent. En matière démographique, c’est l’aventure de ceux qui sont nés la même année.

Dans la vie politique, c’est un rapport à l’histoire considérée soit comme période, par exemple les années trente ou les Trente Glorieuses, soit comme événement, les tranchées, l’Occupation, la guerre d’Algérie ou Mai-68.

Exception démographique

Démographie d’abord. Depuis deux siècles, aucun autre pays au monde – pas même la malheureuse Russie – n’a été si profondément secoué jusqu’au tréfonds de l’âme par son histoire démographique. Fin XVIIIe siècle, la fille aînée de l’Église invente le contrôle des naissances. Puis les Français manquent de disparaître sous l’effet de trois saignées militaires. Tant et si bien que, partis 41 millions en 1870, ils se retrouvent 41 millions en 1945, et encore, grâce à l’Alsace-Lorraine reconquise et à l’immigration. Puis, sans crier gare, les voici 60 millions en 2000. C’est une secousse physiologique et morale brutale, engagée entre l’humiliation de juin 1940 et la jubilation de mai 1968. Ces trente années ont transformé l’hospice en pouponnière.

Pour autant, la transformation la plus lourde de conséquences durables résulte de la brutalité d’une modernisation deux fois retardée, d’abord par l’extraordinaire boucherie de 1914-1918, puis par cinq années d’occupation. Certains ont parlé du miracle français, là où il fallait voir une succession de tragédies et une somme d’archaïsmes. Le sort exceptionnel qu’ont connu les personnes nées entre 1945 et 1955, ici baptisées «la génération», et qui – pure coïncidence là encore – vont devenir la «génération 68», ne se renouvellera pas de sitôt. Non seulement l’Histoire n’est pas juste, mais, ajoute Bernard Préel, «ce que nous avons vécu avant trente ans conditionne en nous des déterminismes qui pèsent d’un poids supérieur à celui des origines so- ciales. Chacun est le produit d’une époque, celle qui a présidé à ses jeunes années».Et cela, qu’il s’agisse de privilèges ou de handicaps, pour faire famille comme pour faire carrière.

Lorsque cette génération est arrivée à l’âge de prendre le pouvoir, toutes les fées se massaient autour de son berceau. Ses parents avaient été moins nombreux – 600000 au lieu de 860000 –, dans une France retardée. L’éducation et la formation avaient fait des progrès considérables. La France, enrichie, urbanisée, modernisée, ouverte, multipliait ses besoins d’emplois de haut niveau. Entre 1965 et 1975, le nombre de cadres explose, avec un doublement en moins de dix ans; jamais, depuis lors, sa progression n’a atteint pareil rythme ni pareil niveau. À l’intérieur même des fameuses Trente Glorieuses, Mendras qualifiera les années 1965-1975 de «décade dorée».

Le sort des enfants de ces cohortes chanceuses a été autrement moins heureux. Dès 1965, la France recommence à vieillir. Notre histoire démographique reprend des allures de montagnes russes. Tous les quinze ans le pays perd en enfants l’équivalent des 15 0 0000 morts de la Grande Guerre. C’est une saignée tranquille, qui pèse lourd sur la croissance et sur le contrat social. Les jeunes qui souhaitaient devenir cadres entre 1975 et 2000 ont dû affronter les bataillons nombreux de leurs parents. Les cohortes «guerre d’Algérie» (nées entre 1935 et 1944, soit 5,5 millions de personnes) et «M a i 68» (nées entre 1945 et 1954 soit 8,2 millions de personnes) ont fermé les portes derrière elles, verrouillé leurs privilèges, allongé les études, multiplié les stages bidons, expulsé les «quinquas» en retraite anticipée.

Telle est la dure réalité qui conduit Denis Olivennes à conclure: «Le chômage n’est pas un problème, c’est une solution délibérée et collective. » A diplômes relatifs égaux, les jeunes aspirants cadres, nouveaux cadets de Gascogne, ont connu le déclassement. Nés dans le confort entre 1955 et 1964, ces jeunes, devenus «génération crise» –soit 8,6 millions de personnes–, sont entrés à l’âge adulte dans un environnement auquel ils n’étaient nullement préparés; ils ont vu se fermer les portes de l’entreprise et des administrations. Mais voici qu’à nouveau survient la rupture, avec le grand retour de la croissance sur fond de nouvelles technologies et de nouveaux comportements, notamment dans le secteur productif. À l’inverse de «la génération», cette nouvelle cohorte de 7,7 millions de personnes nées dans la crise entre 1975 et 1984, n’a pas de nostalgie à entretenir. C’est la génération «M a i - 6 8? Connais pas!», la génération du Net, celle des emplois jeunes et de l’abstention. Preuve de la rupture, cette apostrophe d’Alain Krivine, à la télévision, à un jeune fondateur de start up: «À votre âge, au lieu de passer vos nuits derrière un ordinateur, vous feriez mieux de vous cultiver, de voyager, de baiser !»


ANNEES DE NAISSANCE

ÉMERGENCE DANS LA VIE NATIONALE


1995 Génération « Sarko-Sego-« ? 2005/2007 ?

1985 | }

Génération Internet 1995
1975
| Génération morale 1985
1965
| Génération crise 1975
1955
| Génération Mai-68, «la génération» 1965
1945
| Génération guerre d’Algérie 1955
1935

À la différence de ses pères, la génération historiquement gâtée a sacrifié l’avenir de ses enfants. C’est en pleine rupture démographique, en 1981, qu’elle a décidé la retraite à 60 ans. Et la voici qui décide de faire payer sa santé par ses enfants, au nom de la solidarité, via le remboursement de la dette sociale RDS. Une première mondiale! Le déchaînement de la violence dans les banlieues, comme l’exil des jeunes talents vers des pays plus favorables à l’esprit d’entreprise offrent les deux faces inversées de la même médaille38. La génération heureuse commence à haïr sa jeunesse, qui le lui rend bien. C’est une affaire de famille, au regard de laquelle Algérie et barricades ne furent que vaguelettes.

Fracture familiale

«La génération» s’est de surcroît construite à contre-famille, dans un cyclone mondial de libérations – notamment sexuelle – enflammées par le discours « révolutionnaire» des campus américains : «We are the flowers! the childre n! the world! Don’t make war! make love. Plus je jouis, plus je fais la révolution.» Là encore, pure coïncidence.

La joyeuse explosion du baby-boom aura, paradoxalement, provoqué un tête-à-queue politique et psychologique propre à la France.

Au début des années 90, après trente ans de tabou, la question de la famille, ou plus exactement les questions liées à la famille, c’est-à-dire aux relations entre générations, resurgissent sur le devant de la scène publique, dans un indescriptible désordre intellectuel et moral. Les gentils baiseurs des barricades se transforment peu à peu en particules élémentaires fatiguées, sceptiques et égoïstes. La génération «libéréee» reçoit comme une claque le grand «remue-ménage» qui menace son objectif obsessionnel, adulto-centrique et narcissique de bonheur individuel.

Voici que les problèmes familiaux –conjoints insatiables et irréconciliables se déchirant des enfants déséquilibrés et furieux, parents dépendants – explosent à la figure d’une génération qui n’a jamais tant contesté la famille que pour mieux faire valoir ses droits sans obligations. La connivence nouvelle entre les grands-parents et les enfants est révélatrice de ce conflit. Fortement contestés hier par leurs enfants, les actuels grands-parents, qui ont assisté aux désastres familiaux et aux méfaits d’une éducation «libérée», ne sont pas mécontents de prendre leur revanche et de remettre les pendules à l’heure. Telles sont – entre autres – les raisons pour lesquelles la génération morale fait de la famille le grand discriminant gauche-droite, ne veut entendre parler ni de futur, ni de responsabilité, et crie au vichysme, à l’extrême droite, à l’ordre moral, dès qu’on l’interroge sur son bilan et ses projets. Qu’importe qu’elle plaide l’irresponsabilité, elle sait désormais qu’elle va payer la facture.

Les projets législatifs qu’elle improvise pour pallier les conséquences des précédentes «libérations»se multiplient dans la hâte et la confusion, comme par exemple celui du PACS. Et l’on ne peut rien comprendre à l’exception politique française, si l’on n’accorde pas toute sa part à cette fracture démographique et familiale entre cohortes qui se succèdent, cohabitent et s’affrontent depuis 1945. Selon tous les observateurs, la prochaine rupture se produira vers 2005, à l’initiative d’une «génération Internet», bien décidée à faire sauter les privilèges abusifs de ses parents, et d’abord en matière de retraite et de durée du travail. Ainsi, pour la seconde fois dans l’histoire, Mai-68 incarnera le conflit de générations. Mais, cette fois, ce sera en forme de requiem, à l’occasion d’un bilan de clôture.

Rupture démographique et familiale donc, mais aussi secousse idéologique et politique, avec l’effondrement du mythe marxiste-léniniste, héritier falsifié de la Révolution française.

Fracture idéologique

C’est à Jean-François Revel que l’on doit l’analyse la plus acérée des effets intellectuels du communisme sur cette génération. Avec la chute du mur de Berlin, sans un coup de feu, par la faiblesse des seuls vieillards gardiens du mensonge marxiste-léniniste, pur produit du nationalisme russe habillé de soviétisme, ce régime, dont le bilan se compte par dizaine de millions de torturés, de morts, de pri- sonniers et de déportés, s’est volatilisé. La supériorité principielle du socialisme sur le capitalisme s’est évaporée. La lutte des classes, la dictature du prolétariat ont disparu au profit de ce qu’ils étaient censés avoir remplacé pour toujours: l’État démocratique libéral, les droits de l’homme et du citoyen, la liberté d’entreprendre, de se syndiquer, de se réunir, la propriété et le marché. Ainsi le communisme sombre-t-il dans une sorte de néant. Intellectuellement, moralement, il n’en reste rien debout. Et sa disparition interroge le socialisme à la française.

Avec son ami François Furet, Jean-François Revel pose aux intellectuels français la seule question qui vaille: pourquoi, seuls parmi les démocraties, les Français – et surtout ces intellectuels – ont-ils pu soutenir si aveuglément, si massivement et si longtemps ce régime de meurtre politique collectif, travesti d’égalité, de messianisme, de générosité, d’internationalisme et de pacifisme, bref le plus formidable mensonge de l’histoire? Que les circonstances aient offert au mensonge communiste un relais inespéré, surtout à l’Ouest, est une chose. Que les intellectuels français s’y soient enivrés et enlisés à la suite du PCF en est une autre. L’étonnant n’est pas qu’ils aient partagé l’esprit du temps, c’est qu’ils en aient été la proie. Par malheur pour «la génération», la chute du mur va accélérer l’effilochement de la «pensée 68» en ce qu’elle avait de marxiste.

Comme le remarque M. Gauchet, l’effet immédiat de Mai-68 avait été une invasion de marxismes en tous genres, orthodoxes et vulgatiques, comme révisionnistes et hérétiques. Là était l’autorité sous laquelle il fallait, d’une manière ou d’une autre, se placer. Là est l’étrangeté, la spécificité intellectuelle et politique de la classe publique française. Pis encore que l’aliénation prostalinienne de leurs pères spirituels, c’est dans la France libre, démocrate, riche et sociale des années 80 que des bandes d’illuminés enragés brandissent un message trotskyste et maoïste. Trente ans plus tard, on comprend le suicide des plus convaincus d’entre eux.

Plus surprenant encore, en l’an 2000 la gauche professionnelle n’a toujours pas rompu avec l’idéologie marxiste-léniniste. C’est que, si l’on peut à la rigueur reconnaître avoir succombé aux séductions d’une «illusion», il est tout à fait insupportable d’admettre qu’on a été et qu’on reste complice d’un crime contre l’humanité. On peut ne pas avoir de sang sur les mains, mais en avoir sur le stylo.

On comprend mieux l’aigre désespoir de «la génération» qui, pour avoir jeté le stalinisme aux orties n’en a pour autant jamais renoncé au culte non dit du socialisme, révolutionnaire ou pas. On comprend mieux la véhémence du récent débat sur l’exacte nature de Mai-68, comme sur les crimes comparés du nazisme et du communisme, à l’occasion de la parution du livre noir sur le communisme. Le prétexte de ce négationnisme d’un nouveau genre? «Ne pas offrir d’alibi à ceux qui veulent faire la preuve qu’un crime en valant un autre, les dernières barrières qui nous préservent de la légitimation de l’extrême droite sont caduques. »

A-t-il été tellement plus doux d’être torturé à mort par des staliniens que par des hitlériens? L’antisémitisme est-il plus légitime porté par des communistes que par des nazis? Le communisme chinois, ou nord- coréen s’est-il révélé plus moral que le nazisme? Le vrai débat est ailleurs, dans la mauvaise conscience de ceux qui, dans leur jeunesse, ont manifesté faiblesse ou complicité pour les tueries soviétiques, puis pour leurs extensions chinoises, cambodgiennes et cubaines.

Voilà pourquoi toute tentative de compréhension de l’horreur politique exige de s’accorder sur ce terme de «génération», d’autant que, pour la première fois dans l’histoire, une génération de libération des mœurs privées s’est parée des plumes de la morale politique, au risque évident de se faire taxer d’ordre moral, en cas de corruption généralisée. Cela devait arriver... C’est arrivé! Et le plus cruel des soupçons monte depuis peu dans les esprits les moins politisés. Cette génération, qui a croqué l’héritage matériel et spirituel de ses pères, pour laisser des hangars vides à ses fils, n’a jamais rien eu de révolutionnaire, pour la seule et bonne raison que – sauf quelques personnages marginaux – c’est d’abord, idéologiquement, une génération de fils de famille.

Pour terminer cette mise en perspective par l’essentiel, il faut affronter la question centrale: si tout ordre moral sert les intérêts d’une classe sociale donnée, à qui profite l’ordre moral actuel ? La réponse s’impose: à la fraction protégée des classes moyennes et aux professionnels de la classe publique.


CLASSES MOYENNES PROTÉGÉES

Le concept même de classes moyennes protégées va susciter un tollé, non point en raison de son caractère provocateur, mais parce qu’il est au cœur du problème politique français. La dissolution de 1997 est venue rappeler aux imprudents ce que pouvait en coûter l’ignorance, puis le rejet de la réalité sociologique. Une preuve, s’il en fallait, est le retour en fanfare électorale du concept de classes moyennes, à l’occasion du débat sur la fiscalité. La confusion qui préside à ce débat – tous camps confondus – est à l’exacte mesure de l’affaissement, en France, de la démocratie en matière financière.

En bonne sociologie officielle et marxiste, il n’existe pas plus de classes moyennes, protégées ou pas, que de famille. C’est d’ailleurs tout juste si le concept de classes subsiste. Entre 1970 et 1979, à peine 3% des thèses de sociologie comportent le mot classe, 1,5% entre 1990 et 1995, dont un tiers concernent les classes scolaires. Selon les archives Internet du Monde, consultées début 2000, pour les douze mois précédents, le terme de «classes moyennes» est employé dans 367 articles.

Deux articles seulement traitent du sujet. Le premier, du 11 septembre 1999, est signé Claude Dargent, du CNRS: «Vous avez dit classes moyennes », et le second, d’A. Minc, le 28 décembre : «D’un contrat social à l’autre». Depuis, le seul article publié date du 8 août 2000, sous le titre «A. le philosophe des classes moyennes» consacré à... Aristote! Par comparaison, le mot famille figure dans 4763 articles, et classe ouvrière dans 101!

Or, voici qu’en août 1999, huit mois avant L. Fabius, sans crier gare, L. Jospin annonce «la nouvelle alliance entre les exclus, les classes populaires et les classes moyennes pour la prochaine décennie (49) ». Chaque mot compte: le terme nouvelle alliance a son fumet biblique; prochaine décennieest une façon un peu voyante de traiter la présidentielle de 2002 en incident de parcours; quant à la conjonction des termes excluset classes populaires, elle constitue une synthèse originale entre le vieux prêche marxiste et sa version modernisée sur l’exclusion.

Il y a déjà vingt-cinq ans, R. Lenoir inventait le terme d’exclus et en évaluait les effectifs à «un Français sur dix», soit aujourd’hui 6 millions au minimum, puisque, à en croire nos dirigeants, l’exclusion ne cesserait de progresser en valeur relative et absolue. Comme il est difficile d’imaginer les «classes populaires» moins nombreuses que les «exclus», force est de leur accorder au moins le même effectif, soit 6 millions. D’ailleurs l’INSEE dénombre, pour sa part, 5,8 millions d’ouvriers (dont 11% d’étrangers) et ne craint pas de définir la classe ouvrière comme «un milieu en voie de fermeture». Quoi qu’il en soit, l’effectif global des exclus et des milieux populaires ne saurait être inférieur à 12 millions de personnes en âge d’activité, sur 42 millions d’électeurs potentiels.

Reste à recenser les «classes moyennes». Ni riches ni pauvres, ni bourgeois ni prolétaires, ni cadres ni exécutants, l’analyse marxiste leur a toujours refusé toute spécificité, les traitant comme un phéno- mène transitoire promis à la disparition. Pour Maurice Duverger, le mythedes classes moyennes constituait même un procédé pour lier les classes moyennes salariées aux classes moyennes capitalistes, et faire adopter par l’ensemble la défense des intérêts des seconds. Embarrassés, les sociologues actuels évaluent, comme à regret, le poids élec- toral de ce «mythe» entre 60% et 66% de toute société développée. Dans le même temps, et comme pour donner le change, le discours politique nouveau revient à la thèse de la paupérisation – absolue comme relative – pour affirmer l’explosion des inégalités entre très riches et très pauvres et la multiplication des exclus.

Mais la question de cette déchirure sociale se corse avec le grand «non-dit »: le secteur public. Par «correction politique», personne n’ose dire qu’en France les agents du secteur public se sont substitués à la petite bourgeoisie et constituent le nouveau socle, le noyau dur des classes moyennes, avec 7 millions d’emplois à vie, soit 25% des actifs, et deux fois plus que la moyenne du G7. Face à ces 7 millions, le commissariat au Plan compte un chiffre équivalent de personnes en chômage ou sans emploi solide.

Entre ces deux populations, où localiser les classes moyennes? Au moment où le secteur public tourne au cauchemar français, le concept nouveau de «classes moyennes protégées» va susciter des réactions furieuses. Pourtant, la réalité sociale est bien là. Il s’agit des classes et catégories unies en fonction du rapport que chaque foyer, actif ou retraité, de bas en haut de la société, entretient avec la dépense publique, au sens le plus large, c’est-à-dire la dépense «politisable»: emploi, revenu, statut, allocations, prestations, durée du travail, comité d’entreprise, logement aidé, retraite, fonctions politiques et syndicales, subventions, décorations, déductions, etc. De rares sociologues, peu connus, s’essaient à percer la chape de plomb, tel Albert Merlin qui, dans Le Mondedu 25 janvier 2000, ose écrire, sous le titre « Où sont les vraies inégalités?»: «Il y a sur- tout celles dont on ne parle pas, les inégalités de statut. » D’autres, en revanche, comme Emmanuel Todd ne veulent même pas en entendre parler: «La distinction public-privé n’intéresse que les classes culturelles supérieures; seule une approche simpliste de droite conduit à estimer les personnels à statut comme une catégorie homogène. »

Et pourtant, quand les ressources provenant de la dépense publique, et réparties par quelques dizaines de milliers de dirigeants à vie, atteignent un montant égal aux revenus directs du travail et de l’épargne, la structure d’une société se modifie en profondeur. Au- jourd’hui, en France, après cotisations et impôts, les revenus de la redistribution sont égaux aux revenus du travail. Nicolas Baverez résume: «Le principal travers du corporatisme français consiste à avoir déconnecté du marché 54% de la dépense publique, 30% du revenu des ménages, 25% des emplois, d’avoir coupé du travail 20% de la population. » L’idéal implicite qui sous-tend cette évolution n’est pas celui d’une société jeune, entreprenante, flexible, juste et libre. Mais rien n’y fait, les thuriféraires de la dépense publique poursuivent leur mélopée sur le retrait de l’État.

Il est donc hautement significatif que nos bataillons de sociologues, politologues et journalistes «prédicants» omettent de dire ce qu’ils rangent derrière le terme de classes moyennes. S’ils se taisent, c’est qu’ils craignent la réalité. Quel sens donnent-ils alors à des mots comme capitalisme ou socialisme ? fracture sociale ou exclusion? Quelle est la base sociale de la majorité «plurielle»? de Jospin ou de Fabius? de Le Pen ou de Chirac? Quelle réforme fiscale envisager ? Et si l’on aborde le sujet des classes moyennes en général, comment espérer pouvoir faire silence sur leur fraction protégée, soit environ la moitié d’entre elles? 33% de l’électorat? Comment traiter de la grève thrombose, surnommée «mouvement social », qui, depuis décembre 1995, bloque périodiquement la France et met Bourdieu en transe?

À propos de ce personnage parisien en forme de monument humain de la socio-politologie médiatique, qu’il soit permis d’exprimer une stupéfaction jamais entamée depuis trente ans. Aucun des sujets qui concernent la démocratie prosaïque au quotidien n’a jamais retenu son attention, ni la famille, ni la démographie, ni les classes moyennes, ni le bilan de l’éducation et de la formation en matière d’emploi des jeunes, ni la corruption, ni la dépense publique, ni l’abstention. Bourdieu est sans doute le plus pur produit de ce qu’il dénonce: un artefact médiatique sans troupes, un hyper-mandarin de type clérical et virtuel. Et c’est à propos des classes moyennes protégées que le silence de cet imprécateur est le plus tonitruant.

Si le centre politique est à mi-distance entre la droite et la gauche (Jospin disait début 1988: «Le centre, c’est comme le triangle des Berm u d e s! Quand on l’a trouvé, on n’en revient pas.»), les classes moyennes sont, elles, à mi-distance entre les exclus et les riches, à ceci près que loin de constituer une force d’appoint, elles regroupent les deux tiers de l’électorat. Sur le coup, de rares journalistes ne s’y sont pas trompés: «Que Jospin se préoccupe des classes moyennes qu’il ignorait jusque-là, tant sur le chapitre fiscal que dans certaines de leurs aspirations éthiques, est bien le signe qu’il est entré en campagne pprésidentielle. »

Oui, mais quelles classes moyennes? La question mérite d’être posée à la classe publique et médiatique entière, pas seulement à la gauche. Avant de parler d’alliance avec d’autres classes, encore faudrait-il vérifier si les classes moyennes sont à ce point alliées entre elles? Il y va de la compréhension de la situation, comme du regard que l’on peut porter sur les hommes et les forces politiques. Et pourtant, la «nouvelle alliance» selon Jospin, soit 80 à 90% de l’électorat, laisse les politologues médiatiques de marbre.

Pour nous consoler, écoutons Alain Cotta qui, prémonitoire, écrit fin 1994 (55): «Le choix de la classe moyenne est très conscient, même s’il n’est pas exprimé, même s’il est honteux, même s’il est opposé aux discours officiels, les siens et ceux qu’elle obtient, par un fin chantage, du personnel politique et médiatique. La classe moyenne veut un monarque doux, qui lui avoue tendrement qu’il ne sait pas tout, qu’il souhaite la consulter, qu’il peut se tromper, qu’il faut lui faire confiance et lui donner du temps, beaucoup de temps. Elle ne veut pas de changement, même mineur, même discret, même lent, pensant qu’elle n’a pas encore obtenu tout ce qui pourrait l’être. Elle veut poursuivre dans la voie actuelle. Dans cinq ans, en 2004, 2005, le contrat social actuel volera en éclat. »

Plus historien, Régis Debray conclut : «C’est lorsque la politique déçoit que la morale console et souffle dans les voiles du parti prêtre. » Et après tout, pourquoi ne pas admettre que l’ordre moral se définisse aussi, voire d’abord, par l’existence d’un «parti prêtre», auquel il faut un clergé? D’autant que l’essentiel de la crise réside dans la fracture politique entre les professionnels et le peuple.


FRACTURE POLITIQUE

Dans un article consacré à Jospin, intitulé «Populaire pour quoi Faire?», l’éditorialiste politique Laurent Joffrin écrivait en 1998 : «C’est presque une malédiction pour les socialistes français: leur politique, depuis bientôt dix ans, est mieux reçue dans les couches moyennes et supérieures que parmi les classes populaires.» Fin 2000, Jérôme Jaffré confirme ce clivage: «Dans les enquêtes d’opinion, la popularité de Lionel Jospin et du PS est d’autant plus forte que le niveau de revenu et le niveau de diplôme des personnes interrogées sont élevées. » Et l’analyse est poussée à son comble par le géographe Christophe Guilly :«Dans la capitale comme dans les grandes villes, les bourg eois-bohêmes qui ont investi les quartiers populaires devraient y confirmer l’ancrage de la gauche plurielle. Paradoxalement, le basculement à gauche des arrondissements de l’est parisien est d’abord la conséquence de leur embourgeoisement. »

Mais, dans un ouvrage collectif, Pour une nouvelle république sociale, la fondation Saint-Simon formulait une conclusion autrement plus pertinente: «Si, en simplifiant, on raisonne en termes de transfert d’électeurs entre les législatives de 1993 et celles de 1997, on peut faire l’hypothèse que les employés et les cadres qui ont abandonné la droite modérée (respectivement moins 12 points et moins 13 points) ont plutôt été attirés par le PS, tandis que les ouvriers ont choisi davantage l’extrême droite que l’extrême gauche. Dès lors, la victoire du PS relève davantage d’une reconquête des classes moyennes que de l’électorat populaire au sens classique du terme.

Mais c’est surtout l’aggravation du déséquilibre électoral du PS entre salariés du secteur public et salariés du secteur privé qui comporte des risques graves pour son avenir politique. Le 25 mai 1997, le PS mobilise 39% des salariés du public, soit 10 points de plus que son score national et 11 points de plus qu’en 1993; il attire 27% de salariés du privé, soit 2 points de moins que son score national et seulement 7 points de plus qu’en 1993. D’une façon générale, les salariés du privé penchent à droite (19% Front national, 34% droite modérée, gauche 38%), tandis que les salariés du public son ancrés à gauche (FN 10%, droite modérée 26% , gauche 55%).

Le clivage secteur public- secteur privé devient donc électoralement de plus en plus significatif, dans un contexte politique où la réforme de l’État, la réduction des déficits publics, l’adaptation des services publics à la concurrence mondiale deviennent des enjeux politiques cruciaux en France. » Ce qui signifie: l’analyse des législa-tives de 1997 confirme l’hypothèse d’une victoire électorale des classes moyennes protégées et les risques qui en résultent pour le PS lui - même .Alors pourquoi ne pas le dire? Pourquoi ne pas même s’interroger sur le sens du projet de nouvelle alliance des classes moyennes, des exclus et des classes populaires? au moment où Fabius s’intéresse fiscalement aux classes moyennes non protégées ?

Autre donnée de la fracture politique, les partis de la majorité de gauche plurielle voient la sociologie de leurs permanents perdre tout rapport avec celle de leur électorat réel ou supposé. C’est ce que ré- vèle Jérôme Jaffré, analysant le décalage croissant entre les partis de gauche et la société : «La simultanéité des trois enquêtes conduites en 1998 auprès des adhérents des partis de la gauche “plurielle” jette un éclairage cru sur l’ampleur de ce décalage. On connaissait l’affaiblissement numérique des partis; on peut mesurer, à travers les données recueillies, leur appauvrissement sociologique. »

Le fait est d’autant plus grave que l’on pouvait attendre des partis de gauche qu’ils corrigent trois des principales insuffisances de l’univers politique: la sous-représentation des femmes, la faible place laissée aux jeunes et la mise à l’écart des catégories populaires (ouvriers et employés). Or, sur aucun de ces plans la situation n’est satisfaisante, et sur deux des trois elle s’aggrave au fil des ans.

La base du PS est aujourd’hui principalement composée de retraités et de fonctionnaires (plus de la moitié des actifs). Les jeunes, les salariés du privé, les personnes en situation précaire y sont peu nombreux, ce qui rend le parti dans ses profondeurs peu attentif aux demandes de redéfinition du contrat social. Dans ce tableau désolé, le PCF, si affaibli soit-il, conserve quelques traits distinctifs. Par la composition de ses adhérents, il reste le parti le plus populaire, le plus resemblant à son électorat et le plus à gauche. Curieusement, les Verts, qui voudraient rénover la politique, ont une composition sociologique à l’opposé de leurs velléités.

La sociologie décalée du milieu partisan s’explique en partie par la crise de la politique, mais elle contribue aussi à l’amplifier. Les partis ont des effectifs faibles, «machines» recrutant sur une base sociolo- gique étroite un petit nombre d’adhérents destinés le plus souvent à devenir des professionnels de la politique. Et ce qui est vrai de la gauche professionnelle, institutionnelle l’est bien davantage de son homologue de droite, qui affronte, quant à elle, une phase de néantification sur laquelle le chagrin et la pitié imposent ici une minute de silence, en pensant aux Parisiens et aux Lyonnais... Nous sommes en présence d’une crise du politique et de la représentation.

Le début du siècle précédent a vu laïciser la République; l’affaire du présent siècle sera de laïciser la politique et les médias, c’est-à-dire se débarrasser de leurs grands prêtres, en jouant la transparence pour déstabiliser les privilégiés du statu quo.

Le temps presse. C’est pourquoi la période qui s’ouvre, entre la commémoration du centenaire de la loi du 1er juillet 1901 et les élections de 2002, s’impose comme première étape à ne pas manquer, pour commencer la longue marche pédagogique qui permettra de «faire politique autrement ».

1968 Guerre de " religions"


L'éditorial du "Monde 2" par Edwy Plenel

Au vif : "En défense de Mai 68"
03.11.04 | 14h03

"Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l'avenir"... Cette phrase, on la lit sous la plume de Simone Veil, admirable de détermination, de volonté et de hauteur, à la fin de son discours du 26 novembre 1974, et l'on se dit qu'aujourd'hui, ces mots-là, ce pari, cette foi, sont exceptionnels dans la bouche de nos politiques, plus prompts à évoquer de sombres menaces, à flatter des nostalgies passéistes, voire à jouer de nos peurs infinies.

C'était donc il y a trente ans, à la fin de ce plaidoyer historique pour la loi sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG), juste avant que la ministre de la santé ne prenne le parti des jeunes générations d'alors qui, disait-elle, "nous surprennent parfois en ce qu'elles diffèrent de nous", avant d'ajouter : "Mais cette jeunesse est courageuse, capable d'enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême."

De fait, contrairement aux prévisions catastrophistes des natalistes forcenés, dont les discours versaient parfois dans l'odieux, comparant la légalisation de l'IVG à l'extermination des juifs, la démographie française se porte mieux que d'autres, atteignant le renouvellement des générations et dépassant largement celle de nos voisins européens.

La France, "société coincée"

Fantasmées, exacerbées, les peurs sociales ont toujours été l'alibi des conservatismes et des réactions. Il ne faut pas les croire, ni les écouter, mais les combattre, leur résister. C'est ce que nous rappelle l'âpre combat des femmes pour le droit à l'avortement, ce combat qu'elles durent mener malgré les hommes ou contre eux, même s'ils s'en souviennent, forcément, pour reprendre le titre du livre où Simone Veil, avec l'aide de notre consœur Annick Cojean, revient sur cette bataille, ses blessures et ses enjeux (Les hommes aussi s'en souviennent, Une loi pour l'Histoire, Stock, 12 euros).

Ministre d'un gouvernement de droite (Valéry Giscard d'Estaing était président de la République, Jacques Chirac premier ministre), dans un moment de vive polarisation droite-gauche et de fortes tensions sociales, cinq ans après les événements de 1968, Simone Veil a su faire front, y compris, sinon surtout, dans son propre camp, contre cette grande peur d'un monde d'hommes, qui laissait libre cours à son inséparable partenaire, la haine, cette "monstruosité des propos de certains parlementaires", cette "grossièreté inimaginable", ce "langage de soudards", cette violence qu'elle n'oubliera jamais.

De nos jours, les Simone Veil se font rares. L'avenir inquiète et la volonté se dérobe. Auscultée, exploitée, suscitée, flattée, la peur s'est installée en politique comme chez elle. Les craintes palpables provoquées par des politiques bien réelles - peur pour l'emploi, pour les retraites, pour la santé, etc. - sont couvertes par le vacarme d'autres affolements, imagés et imaginés, peurs de l'étranger, de l'islam, de la Turquie, de l'Europe, de l'immigration, du voile, etc. Une enquête récente d'Euro RSCG décrit la France comme "une société de défiance généralisée", "une société coincée" où l'emporte "un sentiment de peur et d'impuissance".

Une révolte des individus

"La France paraissait bloquée", confie Simone Veil en évoquant les années 1960, celles d'avant sa loi, comme en écho de nos actuelles impatiences. Or ce qui la débloqua, ce fut justement ce qu'aujourd'hui il est de bon ton de railler, dévaluer et démoniser : Mai 68.

Loin du récit groupusculaire qu'affectionnent ses détracteurs, ce fut un ébranlement total de la société française, un événement pur, d'audace et de pari, hors de tout horizon du possible, de prudence ou de crainte, n'épargnant ni le monde du travail, ni la famille, ni la ville, ni le couple, ni la sexualité, ni les hommes, ni les femmes… C'est dans ce contexte de réveil des libertés individuelles et des luttes collectives, celui des manifestes et des manifestations féministes, que Simone Veil put l'emporter.

On ne s'étonnera donc pas que, dans nos temps apeurés, Mai 68 serve de fantôme à ceux qui font commerce de nos inquiétudes. Son souvenir fait désordre tant il exprime le refus de ces fatalités craintives. Ajoutant leur petite pierre à un copieux réquisitoire, certains socialistes viennent de s'en prendre à "l'idéologie individualiste" dont l'héritage de 68 serait porteur.

Ouvrant le ban il y a vingt ans, Luc Ferry et Alain Renaut assimilaient l'individualisme soixante-huitard à un anti-humanisme (La pensée 68, Gallimard, 1985). Nous touchons au cœur de la querelle : Mai 68 gêne parce que, loin des majorités forcées et des obéissances enrégimentées, ce fut une révolte des individus : la conquête de droits collectifs par les libertés individuelles ; une liberté collective par le droit des individus. Et, s'il en est une preuve, c'est la cause des femmes."


L'éditorial du "Monde 2" par Edwy Plenel

"Au vif : Bush, Dieu et les valeurs morales"
12.11.04 | 08h20


La victoire électorale de George W. Bush était écrite. Au moins dans un discours, ou plutôt un sermon. Le 14 septembre 2001, dans la cathédrale nationale de Washington où était assemblée toute l'élite politique des Etats-Unis d'Amérique, communiant sous le choc des attentats du mardi précédent, le pasteur évangéliste Billy Graham termina sa prédication par ces mots singuliers : "Ce jour - 11 septembre - pourra être remémoré comme un jour de victoire si le peuple américain se rapproche de Dieu."

Le 11-Septembre, jour de victoire donc, victoire contre les divisions, les abandons et les faiblesses, victoire de l'Amérique sur elle-même, victoire de Dieu surtout, insistait ce prêcheur charismatique, télévangéliste universel et star religieuse (cf. Sébastien Fath, Billy Graham, pape protestant ?, Albin Michel, 2002, 22 €) : "Maintenant nous avons un choix : ou imploser et nous désintégrer émotionnellement et spirituellement en tant que peuple et en tant que nation ; ou choisir de devenir plus forts au travers de ces difficultés, et reconstruire sur une solide fondation. (...) Cette fondation est notre confiance en Dieu. (...) Nous savons aussi que Dieu donnera la sagesse, le courage et la force au président et à son entourage."

Populisme chrétien

De cette victoire, on connaît désormais les deux ingrédients : la peur et les valeurs. La peur, on l'avait vue à l'œuvre, instrumentalisée en politique à travers la "guerre" contre le terrorisme, à l'image de cette figure de Ben Laden sortie de sa cache à point nommé et devenue la prophétie autoréalisatrice d'une Amérique messianique, partie en croisade armée contre les forces du Mal. Principal conseiller du président, l'habile Karl Rove a su y ajouter le refrain idéologique des "valeurs morales", fonds de commerce où se côtoient le refus du droit à l'avortement, le rejet du mariage homosexuel, la défense de la prière à l'école et la revendication de la liberté d'armement. Républicain ultraconservateur, Karl Rove vient justement de cette droite chrétienne, cette Christian Coalition dont Graham et tant d'autres ont préparé l'avènement à la Maison Blanche, désormais réalisé avec la présidence de Bush Jr.

Tout à nos rationalités européennes, nous n'avions d'yeux que pour l'autre face de cette présidence, les intellectuels néoconservateurs, venus parfois de la gauche démocrate et proches de nos débats sur le totalitarisme, qui y ont investi leur universalisme botté et casqué, ce rêve qui n'est pas sans rappeler nos illusions coloniales, cette croyance que les droits de l'homme et les institutions démocratiques peuvent non seulement s'imposer à coups de canons, mais surtout gagner durablement la confiance des peuples soumis et conquis qui en seraient les bénéficiaires. Par là, nous avons sous-estimé la dynamique autrement puissante de ce populisme chrétien qui, en trente ans, a su se nicher au cœur des contradictions de l'identité américaine.

Un discours qui en rappelle un autre

Car Billy Graham et ses semblables incarnent cette "religion civile" américaine, cette laïcité philocléricale qui avait déjà frappé Tocqueville et qui mêle universalisme et providence, exceptionnalisme et christianisme, politique et prophétie, déclinant ainsi un messianisme de puissance où les idéaux de la liberté s'imbriquent aux valeurs de la foi.

Or, à l'aune démocratique, il s'agit bien là d'une contradiction potentielle, lourde de menaces pour les individus et leurs droits. Les "valeurs" que promeut ainsi une foi installée à domicile dans la vie politique américaine ne sont en rien neutres, rassembleuses ou unanimistes. Enonçant un discours du repentir et de la contrition, elles projettent dans l'espace public des convictions privées, remplacent l'incertitude démocratique par la certitude religieuse, imposent des croyances individuelles en lieu et place de principes collectifs garantissant des droits individuels.

La force des armes, la soumission des femmes, la sacralisation du mariage, la défiance envers l'étranger, etc. : ces valeurs-là ébranlent l'idéal démocratique en ce qu'il est, d'abord, défense des libertés individuelles.

En 1996, Billy Graham, recevant la médaille d'or du Congrès des Etats-Unis, avait dit ceci : "Alors que nous faisons face au nouveau millénaire, je crois que l'Amérique s'est engagée depuis longtemps sur une mauvaise voie. Nous devons changer de route, bifurquer et revenir en arrière. Nous devons nous repentir et consacrer nos vies à Dieu et aux principes qui ont rendu cette nation glorieuse..." Ce n'est certes que résonance, mais ce discours nous en rappelle un autre, au lendemain d'une défaite qui fut, elle aussi, un traumatisme : "Depuis la victoire, l'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu'on n'a servi. On a voulu épargner l'effort ; on rencontre aujourd'hui le malheur." Pour Philippe Pétain et son "Travail, Famille, Patrie", nous connaissons la suite. Pour George Bush ? "


Quand Sarkozy s'en prend à l'héritage de Mai 68"
dedalus - 30/04/2007

Une haine qui remonte à l'adolescence d'un homme


" Pour Nicolas Sarkozy, Mai 68 est responsable de tout : du dénigrement de l'identité, du communautarisme, de la faillite de l'école, du cynisme des capitalistes et même des parachutes dorés ! De la campagne qui s'achève, Sarkozy dit carrément : «Ce fut une campagne aux prises avec une crise morale comme la France n'en a peut-être jamais connu, sauf peut-être au temps de Jeanne d'Arc.»

Le candidat de l'UMP tonne : «Les héritiers de Mai 68 avaient imposé l'idée que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l'élève valait le maître [...], que la victime comptait moins que le délinquant.» «Il n'y avait plus de valeurs, plus de hiérarchie», lance-t-il, dénonçant la «gauche, héritière de Mai 68 [...]. Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 68 doit être perpétué, ou s'il doit être liquidé une bonne fois pour toutes».

Ségolène Royal a aussitôt, et avec raison, dénoncé la violence du propos.

«Lorsque j’entends Nicolas Sarkozy, dit-elle, dire qu’il faut liquider « mai 68 », je pense que c’est un vocabulaire très violent, et lui qui découvre, en fin de campagne, les ouvriers avec les caméras, il devrait se souvenir que mai 68, c’est aussi 11 millions de gréviste qui ont obtenu les Accords de Grenelle, qui ont obtenu la section syndicale d’entreprise, qui ont obtenu la revalorisation de leurs salaires et en revalorisant les bas salaires, la France a été débloquée et la croissance a repris. Mai 68 c’est aussi le droit des femmes à accéder à la contraception, mai 68 c’est un vent de liberté contre une société qui était totalement verrouillée. Alors, bien sûr, il y a eu quelques excès, comme dans toutes les périodes tourmentées, mais on en est loin aujourd’hui», précisant également que «tous les excès qui ont pu avoir lieu en mai 68 ont été aussi des formidables avancées par rapport aux conquêtes de liberté, d’autonomie, d’égalité hommes/femmes, de droit syndical, je le redisais à l’instant, et en même temps, aujourd’hui, les choses ont été recadrées».

Le pédagogue Philippe Meirieu a pour sa part estimé que les propos de Nicolas Sarkozy sur mai 68 relevaient d'un retour à "l'autoritarisme" prôné par Pétain, critiquant la vision "infantilisante" de l'école par le candidat UMP. M. Sarkozy avait estimé dimanche lors de son meeting à Bercy (Paris) que mai 68 avait "liquidé l'école de Jules Ferry", et "imposé le relativisme intellectuel et moral".

"Ce que Nicolas Sarkozy dit sur l'autorité ressemble au discours de Pétain, avec un retour à l'autoritarisme, à une forme d'obéissance arbitraire fondée sur la force et non sur la compétence", a estimé le fondateur des IUFM (instituts de formation de maîtres). "C'est une vision infantilisante de l'école", a-t-il déploré. "Liquider mai 68, c'est un recul inquiétant de la démocratie: c'est mettre une place un dispositif dans lequel l'autorité ne se discute pas, or l'autorité démocratique, par essence, se discute", a-t-il estimé. "Il y a eu des excès libertaire en mai 1968, mais ils ont très vite été cadrés, on est revenus aux notes depuis des dizaines d'années, et il n'y a jamais eu autant de sanctions, autant de conseil de discipline qu'actuellement, sans que cela ne fasse baisser la violence scolaire d'ailleurs", a-t-il ajouté. "Ce qui a fait l'enfant roi, ce n'est pas mai 1968, ce sont les médias et la publicité, qui exaltent les caprices de l'enfant consommateur", a-t-il conclu, exhortant le candidat à s'attaquer au "crétinisme intellectuel" que promeuvent les médias et les multinationales.

Tout cela est évident. Mais plus intéressant encore que ces mises au point est le motif de la violence de cette charge de la part d'un candidat qui fait ainsi peser la responsabilité de tous nos maux sur un événement qui remonte à près de quarante ans, alors même qu'il ne cesse lui-même de se décharger de sa propre responsabilité dans une situation économique et sociale qu'en tant que chef du parti de la majorité et ministre de l'Intérieur - mais aussi de l'Economie et des Finances - il a durant cinq années contribué à significativement aggraver. L'explication est plutôt simple et il s'agit encore une fois de revanche.

Il s'agit encore une fois pour cet homme de faire de la politique en réponse à ses propres névroses. En 1968, Nicolas Sarkozy était un tout jeune adolescent cloîtré entre les murs bourgeois de son XVIIème arrondissement parisien où on l'imagine aisément fulminer de ne pouvoir "moralement" participer à l'ébullition d'une jeunesse dont il se sent exclu comme de par sa naissance - génétiquement ?

Car il s'agit en mai 68 de politique, mais également de libération sexuelle, et ça pour un adolescent scolarisé au lycée privé Saint-Louis de Monceau et élevé dans un catholicisme moralisateur et rigoriste, où par exemple le sexe est tabou et l'onanisme un péché mortel, c'est sans aucun doute insupportable. On peut comprendre la fêlure qui s'est alors créé dans le petit coeur du petit Nicolas, mais le passage à l'âge adulte signifie d'avoir été capable de surmonter les traumas de l'enfance, de les avoir intégré et d'avoir appris à les vivre.

Cette hargne qui ronge encore Nicolas Sarkozy illustre comme ses déchirures sont encore béantes et comme il reste habité par ce besoin de revanche qui finalement demeure son principal moteur. Comment faire confiance à un homme à ce point dévoré par ses névroses? Comment envisager de lui remettre le pouvoir et les responsabilités qui accompagnent ce pouvoir ? Tout pouvoir est assorti de sa contestation, mais comment réagira-t-il face à tous ceux qui, en France ou sur la scène internationale, viendraient lui contester son pouvoir, ce jouet qu'il serait enfin parvenu à conquérir ?

Car une chose est certaine, c'est que la revanche n'efface pas le mal qu'on a ou croit avoir subi. Une fois Président, la plaie ne se trouvera pas miraculeusement cicatrisée et la rage du petit Sarkozy n'en sera qu'exacerbée. Il lui faudra alors nourrir d'autres mets à son appétit de revanche... N'est-ce pas toujours de ce bois revanchard dont sont fait les dictateurs ? Ne vaudrait-il pas mieux qu'il s'allonge sur un divan plutôt que de grimper sur ce trône qu'il convoite depuis si longtemps et duquel il ne pourra contempler que son grand vide intérieur ? "

WIKIO www.wikio.fr/article=17976800 - 30 avril dedalus



FIGARO 30 avril 2007
Présidentielle 2007 | L'actu
Mai 68 : Sarkozy provoque l’ire de la gauche

Jack Lang fustige « le discours de tromperie » du candidat UMP, qui a promis dimanche lors de son meeting à Bercy de "liquider l'héritage de mai 68 une bonne fois pour tou
tes".

Brusque montée de tension entre Nicolas Sarkozy et la gauche. Dimanche lors de son meeting à Bercy, Nicolas Sarkozy a accusé « les héritiers de mai 68 », dont fait partie pour lui la gauche, d'avoir détruit les valeurs et la hiérarchie. « Ils avaient imposé l'idée que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid », avait souligné le candidat UMP.

« Ils avaient cherché à faire croire que l'élève valait le maître, qu'il ne fallait pas mettre de notes pour ne pas traumatiser les mauvais élèves, et que surtout il ne fallait pas de classement. Que la victime comptait moins que le délinquant », avait-il encore ajouté, appelant les électeurs à trancher le 6 mai : « Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de mai 68 doit être perpétué ou s'il doit être liquidé une bonne fois pour toutes ».

Ségolène Royal défend mai 68

En affirmant vouloir « tourner la page de mai 68 », Nicolas Sarkozy a provoqué l’ire de la gauche. Jack Lang a dénoncé lundi une « imposture », un « discours de tromperie ». « Donner à penser que Sarkozy serait l'incarnation de la morale, mais on croit rêver », s'est exclamé le conseiller spécial de Ségolène Royal. Celle-ci, dans une interview au Monde, a répliqué : « Il s'en prend à Mai 68 en oubliant que les ouvriers, qu'il découvre, ont obtenu les accords de Grenelle ».

De son côté, le député européen socialiste et ancien trotskiste Henri Weber a accusé Sarkozy de faire de mai 68 un « bouc émissaire » avec comme objectif d'« en finir avec le modèle social français » et de « revenir à l'ordre moral répressif ».

Daniel Cohn-Bendit, qui fut aussi un des leaders de mai 68, lui a emboité le pas en fustigeant le "bolchevisme" de Nicolas Sarkozy. "68, c'est un moment important de la modernisation de la société française, c'était une soif de vie", a-t-il jugé.

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