Depuis 1945, les sociologues français refusent d’affronter le concept de classes moyennes qui constituent deux tiers de la population comme dans toute démocratie civilisée et développée. Ce refus a été analysé vers la fin des années 90 dans un ouvrage publié en avril 2001 :« Tartuffes aux affaires.Génération morale et horreur politique. 1980-2000 ».www.ppkaltenbach.org Etaient présentées et commentées les opinions de personnalités aussi diverses que MM : N. Baverez, Yves Cannac, J. Chirac, A. Cotta, Claude Dargent,. R. Debray, M. Duverger, L Fabius, V. Giscard d’Estaing, L..Jospin, J. Juilliard, A. Madelin, A. Minc , René Lenoir, G. Sorman, L, Stoleru, E.Todd. Il paraît utile de reproduire ce travail à la veille de l’élection de 2007 .
Cette présentation conduisait à la proposition suivante jamais contestée à ce jour : le refus français de traiter des classes moyennes a deux causes qui perdurent en 2007
La première cause, communément admise est la pesanteur de l’héritage marxiste sur la pensée dirigeante depuis 1945. Admettre la permanence et l’importance des classes moyennes, c’était nier le sens historique de la lutte des classes, front contre front, prolétriat contre capital, via la paupérisation relative et absolue. La seconde cause, elle jamais avouée relève du tabou : toucher aux classes moyennes conduit inéluctablement à affronter le sacré idéologique français : l’emploi à vie de plus de 6,5 millions de salariés ( Record OCDE avec plus de 25 % des actifs), donc la dépense publique, donc la fonction publique, donc le service public, donc les régimes spéciaux de retraites et enfin le gros des emplois salariés associatifs sur fonds publics soit 1.280. 000 emploi, en un mot les « Classes Moyennes Protégées » et leurs épigones. actives et retraitées, sans doute 33 % du corps électoral.
D'où ce paradoxe , la veille de chaque grande élection, les candidats brandissent le thême des classes moyennes, notamment à drs fins fiscales, comme s"il savaient de quoi ils parlent, mais sans autre précision. Ainsi de L. Jospin en 2001 et de D. de Villepin fin 2006. Or si l'on peut être sur d'une chose, c'est que le modèle français de prélèvements obligatoires et de dépense publique privilégie outrancièrement les classes moyennes protégées, que par conséquent aucun candidat classique n'osera y toucher.
La publication en octobre 2006 du livre de Louis Chauvel « Les classes moyennes à la dérive » a pu faire espérer un instant que le débat allait s’ouvrir. en raison de la personnalité de l’auteur, de la qualité de l’éditeur enfin du choix de la date,
est Professeur à Sciences-Po. Chercheur à l’Observatoire des conjonctures économiques (OFCE ) et à l’Observatoire sociologique du changement (OSC). Il est aussi membre de l’Institut universitaire de France. Spécialiste des inégalités et des dynamiques générationnelles, il est l’auteur du » Destin des générations. (PUF 1998 ). C’est un mandarin reconnu.
est prestigieux. Il s’agit au Seuil de la République des Idées, collection dirigée par Pierre Rozanvallon ( Collège de France .. !! ) qui publie des auteurs chics comme J.P. Fitoussi, Daniel Lindenberg, Pascal Lamy, F. Dubet, Patrick Weil, J. Peyrlevade.
: octobre 2006 se passe de commentaire électoral.
Au plan national le label associatif « Gouvernance et Certification » - AFNOR .
Au plan local l’expérience de l’OBRAL en Isère( Observatoire Bénévole des Réalités Asoociatives Locales)
<< Le concept même de classes moyennes protégées va susciter un tollé, non point en raison de son caractère provocateur, mais parce qu’il est au cœur du problème politique français. En bonne sociologie officielle et marxiste, il n’existe pas plus de classes moyennes, protégées ou pas, que de famille.
C’est d’ailleurs tout juste si le concept de classes subsiste. Entre 1970 et 1979, à peine 3% des thèses de sociologie comportent le mot classe, 1,5% entre 1990 et 1995, dont un tiers concernent les classes scolaires. Selon les archives Internet du Monde, consultées début 2000, pour les douze mois précédents, le terme de «classes moyennes» est employé dans 367 articles. Deux articles seulement traitent du sujet. Le premier, du 11 septembre 1999, est signé Claude Dargent, du CNRS: «Vous avez dit classes moyennes », et le second, d’A. Minc, le 28 décembre: «D’un contrat social à l’autre». Depuis, le seul article publié date du 18 août 2000, sous le titre «A. le philosophe des classes moyennes» consacré à... Aristote! Par comparaison, le mot famille figure dans 4763 articles, et classe ouvrière, dans 101!
Or, voici qu’en août 1999, huit mois avant L. Fabius, sans crier gare, L. Jospin annonce «La nouvelle alliance entre les exclus, les classes populaires et les classes moyennes pour la prochaine décennie».
Chaque mot compte: le terme nouvelle alliance a son fumet biblique; prochaine décennie est une façon un peu voyante de traiter la présidentielle de 2002 en incident de parcours; quant à la conjonction des termes" exclus" et "classes populaires", elle constitue une synthèse originale entre le vieux prêche marxiste et sa version modernisée sur l’exclusion.
Il y a déjà vingt-cinq ans,
R. Lenoir inventait le terme d’exclus et en évaluait les effectifs à «un Français sur dix», soit aujourd’hui 6 millions au minimum, puisque, à en croire nos dirigeants, l’exclusion ne cesserait de progresser en valeur relative et absolue.
Comme il est difficile d’imaginer les «classes populaires» moins nombreuses que les «exclus», force est de leur accorder au moins le même effectif, soit 6 millions. D’ailleurs l’INSEE dénombre, pour sa part, 5,8 millions d’ouvriers (dont 11% d’étrangers) et ne craint pas de définir la classe ouvrière comme «un milieu en voie de fermeture». Quoi qu’il en soit, l’effectif global des exclus et des milieux populaires ne saurait être inférieur à 12 millions de personnes en âge d’activité, sur 43 millions d’électeurs potentiels.
Reste à recenser les «classes moyennes». Ni riches ni pauvres, ni bourgeois ni prolétaires, ni cadres ni exécutants, l’analyse marxiste leur a toujours refusé toute spécificité, les traitant comme un phénomène transitoire promis à la disparition.
Pour
Maurice Duverger, le mythe des classes moyennes constituait même un procédé pour lier les classes moyennes salariées aux classes moyennes capitalistes, et faire adopter par l’ensemble la défense des intérêts des seconds. Embarrassés, les sociologues actuels évaluent, comme à regret, le poids électoral de ce «mythe» entre 60% et 66% de toute société développée. Dans le même temps, et comme pour donner le change, le discours politique nouveau revient à la thèse de la paupérisation – absolue comme relative – pour affirmer l’explosion des inégalités entre très riches et très pauvres et la multiplication des exclus.
Mais la question de cette déchirure sociale se corse avec le grand «non-dit »: le secteur public.
Par «correction politique», personne n’ose dire qu’en France les agents du secteur public se sont substitués à la petite bourgeoisie et constituent le nouveau socle, le noyau dur des classes moyennes, avec 7 millions d’emplois à vie, soit 30% des actifs, et deux fois plus que la moyenne du G7. Face à ces 7 millions, le commissariat au Plan compte un chiffre équivalent de personnes en chômage ou sans emploi solide. Entre ces deux populations, où localiser les classes moyennes ? Au moment où le secteur public tourne au cauchemar français, le concept nouveau de «classes moyennes protégées» va susciter des réactions furieuses. Pourtant, la réalité sociale est bien là.
Il s’agit des classes et catégories unies en fonction du rapport que chaque foyer, actif ou retraité, de bas en haut de la société, entretient avec la dépense publique, au sens le plus large, c’est-à-dire la dépense «politisable»: emploi, revenu, statut, allocations, prestations, durée du travail, comité d’entreprise, logement aidé, retraite, fonctions politiques et syndicales, subventions, décorations, déductions, etc.
De rares sociologues, peu connus, s’essaient à percer la chape de plomb, tel
Albert Merlin qui, dans Le Monde du 25 janvier 2000, ose écrire, sous le titre: « Où sont les vraies inégalités ?»: «Il y a surtout celles dont on ne parle pas, les inégalités de statut. »
D’autres, en revanche, comme
Emmanuel Todd ne veulent même pas en entendre parler: «La distinction public-privé n’intéresse que les classes culturelles supérieures; seule une approche simpliste de droite conduit à estimer les personnels à statut comme une catégorie homogène. »
Et pourtant, quand les ressources provenant de la dépense publique, et réparties par quelques dizaines de milliers de dirigeants à vie, atteignent un montant égal aux revenus directs du travail et de l’épargne, la structure d’une société se modifie en profondeur. Aujourd’hui, en France, après cotisations et impôts, les revenus de la redistribution sont égaux aux revenus du travail.(
Yves Cannac) Nicolas Baverez résume: «Le principal travers du corporatisme français consiste à avoir déconnecté du marché 54% de la dépense publique, 30% du revenu des ménages, 25% des emplois, d’avoir coupé du travail 20% de la population. » L’idéal implicite qui sous-tend cette évolution n’est pas celui d’une société jeune, entreprenante, flexible, juste et libre. Mais rien n’y fait, les thuriféraires de la dépense publique poursuivent leur mélopée sur le retrait de l’État. Il est donc hautement significatif que nos bataillons de sociologues, politologues et journalistes «prédicants» omettent de dire ce qu’ils rangent derrière le terme de classes moyennes. S’ils se taisent, c’est qu’ils craignent la réalité.
Quel sens donnent-ils alors à des mots comme capitalisme ou socialisme ? fracture sociale ou exclusion ? Quelle est la base sociale de la majorité «plurielle»? de Jospin ou de Fabius ? de Le Pen ou de Chirac? Quelle réforme fiscale envisager ?
Et si l’on aborde le sujet des classes moyennes en général, comment espérer pouvoir faire silence sur leur fraction protégée, soit environ la moitié d’entre elles ? 33% de l’électorat? Comment traiter de la grève thrombose, surnommée «mouvement social », qui, depuis décembre 1995, bloque périodiquement la France et met Tourraine et
Bourdieu en transe ?
À propos de ce personnage parisien en forme de monument humain de la socio-politologie médiatique, qu’il soit permis d’exprimer une stupéfaction jamais entamée depuis trente ans. Aucun des sujets qui concernent la démocratie prosaïque au quotidien n’a jamais retenu son attention, ni la famille, ni la démographie, ni les classes moyennes, ni le bilan de l’éducation et de la formation en matière d’emploi des jeunes, ni la corruption, ni la dépense publique, ni l’abstention.
Bourdieu est sans doute le plus pur produit de ce qu’il dénonce: un artefact médiatique sans troupes, un hyper-mandarin de type clérical et virtuel. Et c’est à propos des classes moyennes protégées que le silence de cet imprécateur est le plus tonitruant.
Si le centre politique est à mi-distance entre la droite et la gauche (
Jospin disait début 1988: «Le centre, c’est comme le triangle des Bermudes! Quand on l’a trouvé, on n’en revient pas.»), les classes moyennes sont, elles, à mi-distance entre les exclus et les riches, à ceci près que loin de constituer une force d’appoint, elles regroupent les deux tiers de l’électorat.
Sur le coup, de rares journalistes ne s’y sont pas trompés:
«Que Jospin se préoccupe des classes moyennes qu’il ignorait jusque-là, tant sur le chapitre fiscal que dans certaines de leurs aspirations éthiques, est bien le signe qu’il est entré en campagne présidentielle.
( L. Geoffrin) »
Oui, mais quelles classes moyennes ?
La question mérite d’être posée à la classe publique et médiatique entière, pas seulement à la gauche. Avant de parler d’alliance avec d’autres classes, encore faudrait-il vérifier si les classes moyennes sont à ce point alliées entre elles? Il y va de la compréhension de la situation, comme du regard que l’on peut porter sur les hommes et les forces politiques. Et pourtant, la «nouvelle alliance» selon Jospin, soit 80 à 90% de l’électorat, laisse les politologues médiatiques de marbre. (Ces lignes ont été écrites en 2000 !)
Pour nous consoler, écoutons
Alain Cotta qui, prémonitoire, écrit fin 1994:
«Le choix de la classe moyenne est très conscient, même s’il n’est pas exprimé, même s’il est honteux, même s’il est opposé aux discours officiels, les siens et ceux qu’elle obtient, par un fin chantage, du personnel politique et médiatique. La classe moyenne veut un monarque doux, qui lui avoue tendrement qu’il ne sait pas tout, qu’il souhaite la consulter, qu’il peut se tromper, qu’il faut lui faire confiance et lui donner du temps, beaucoup de temps. Elle ne veut pas de changement, même mineur, même discret, même lent, pensant qu’elle n’a pas encore obtenu tout ce qui pourrait l’être. Elle veut poursuivre dans la voie actuelle. Dans cinq ans, en 2004, 2005, le contrat social actuel volera en éclat. » ( Oh Ségolène !! Désir d’avenir . La radio qui vous écoute !!.)
Plus historien,
Régis Debray conclut : «C’est lorsque la politique déçoit que la morale console et souffle dans les voiles du parti prêtre. » Et après tout, pourquoi ne pas admettre que l’ordre moral se définisse aussi, voire d’abord, par l’existence d’un «parti prêtre», auquel il faut un clergé? D’autant que l’essentiel de la crise réside dans la fracture politique entre les professionnels et le peuple.
Le fin mot de l'histoire ?
Les classes moyennes protégées
« Chaque nouvelle classe, qui prend la place de celle qui dominait avant elle, est obligée, ne fût-ce que pour parvenir à ses fins, de présenter son intérêt comme l’intérêt commun de tous les membres de la société, ou, pour exprimer les choses sur le plan des idées, cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme de l’universalité, de les présenter comme étant les seules raisonnables, les seules universellement valables. » Marx et Engels, L’Idéologie allemande, 1846 «
Les générations balayent, en passant, jusqu’au vestige des idoles qu’elles trouvent sur leur chemin, et elle se forgent de nouveaux dieux qui seront renversés à leur tour »
Balzac, Les PaysansLe trou noir de la sociologie française
De toute évidence, le statu quo politique en vigueur depuis 1980 rebaptisé " modèle social français" sert les intérêts des classes moyennes protégées.
Encore faudrait-il pouvoir le démontrer de façon sinon scientifique, au moins raisonnable. Or tout se passe comme si les sociologues français refusaient d’appliquer l’analyse marxiste aux classes moyennes et a fortiori à leur fraction protégée.
C’est pourquoi les lignes qui suivent ressemblent à un tâtonnement journalistique. On taxera cette démarche de sociologie de café du Commerce, mais comment faire mieux dans le silence des mandarins la sociologie officielle ?
Et tout d’abord, pourquoi ce silence ? En particulier chez des sociologues médiatisés au point de devenir bruyants, voire braillards comme Bourdieu?
( NB le même phénomène s'est produit à propos du voile islamique: des sociologues comme
Baubérot et Tourraine n'ont pas vu la femme sous le voile )
Pesanteurs marxistes aux origines de l'INSEE
Aux origines, ce silence est le fruit d’une histoire administrative et politique. La statistique économique française s’est construite au sortir de la guerre de 1939-1945, autour de l’impératif de reconstruction, dans un climat intellectuel dominé par les universitaires et scientifiques communistes.
Notre classification des catégories sociologiques en restera durablement marquée, par une différenciation socioprofessionnelle matérialiste, les fameuses «catégories socioprofessionnelles», ou C S P, qui répartissent la population – et pas seulement la population active – selon les seuls secteurs de production.
Alors qu’aux USA ces catégories sont modifiées à chaque recensement pour tenir compte des évolutions de la société, en France il faut attendre 1982 – 37 ans! – pour qu’une nouvelle présentation soit décidée, celle des «p r o f e s s i o n s et catégories sociales», qui tient compte, mais du bout des lèvres, des bouleversements de la société française.
Les salariés agricoles devenus infinitésimaux rejoignent les autres salariés. Un groupe typiquement français dans son snobisme apparaît, celui des «cadres et professions intellectuelles supérieures». Les «professions intermédiaires» remplacent les «cadres moyens». Suivent ouvriers et employés. Pas un mot sur le secteur public qui pourtant fait " l'exception française".
L’Allemagne au contraire distingue, outre les indépendants, les ouvriers, les agents de la fonction publique et le reste du salariat tertiaire, sans qu’il soit question ni de cadres ni de professions intermédiaires.
Trois autres contraintes ont pesé sur les esprits. D’un point de vue marxiste, d’abord, on l’a dit, les classes moyennes, classes ambiguës entre prolétariat et bourgeoisie, sont des classes condamnées à disparaître, par l’Histoire et la Science. Le concept de «classe protégée», ensuite, est ressenti comme agressivement «ultralibéral et sauvage», car compter la fonction publique consiste à compter l’État et la dépense publique.
Ce concept présente, enfin, une réelle difficulté technique, car il recouvre moins une classe sociale bien définie qu’un système de relations, un ensemble de compromis, des faisceaux d’intérêts pas uniquement matériels, un milieu, une mode, un état d’esprit et par-dessus le marché, une génération.
Du coup – et c’est la thèse d’E.Todd lui-même – l’analyse politique poursuit son long vieillissement, faute d’accepter de correspondre à la réalité sociologique.
Outre que la répartition actuelle des actifs a totalement changé depuis 1945 (le secteur primaire a décliné, de 40% à 4%), cette approche ignore les retraités, soit 30% des votants. Aucune des hypothèses anciennes ne fonctionne plus, qu’il s’agisse d’une France coupée entre 80% de pauvres et 20% de riches (thèse de Todd , Chirac et Jospin), ou d’une France coupée entre 50% de prolétaires et 50% de capitalistes (thèse des archéo-communistes), ou encore «deux Français sur trois», soit 66% de classes moyennes et 33% d’autres, riches et pauvres (thèse de
VGE). Cette inadéquation intellectuelle et politique de la sociologie est d’autant plus navrante que l’idée d’une France protégée n’est pas nouvelle.
On la trouvait déjà chez
Lionel Stoleru, lorsqu’il opposait, en 1982, dans « La France à deux vitesses », une France exposée à la concurrence et une France abritée. L’auteur construisait un indicateur « d’expos i t i o n» en fonction de la part vendue à l’exportation et de la part prise par les étrangers sur les marchés français. Et la carte qu’il dressait de la France ainsi abritée correspondait très exactement à celle de l’électorat de la majorité présidentielle de F. Mitterrand, lequel livrera depuis Château-Chinon, au soir de sa victoire de mai 1981 la perle de ses déclarations politiciennes: «La majorité politique rejoint enfin la majorité sociologique.»!
On retrouve aussi chez
Alain Madelin, Guy Sorman et autres libéraux l’idée d’une France coupée en deux, mais sous la forme d’une attaque réduite au secteur public, ce qui explique leur échec : la France protégée compte sans doute deux fois plus d’électeurs potentiels que les seul actifs du secteur public.
Ou pour enfoncer le clou, comment ministres et journalistes osent-ils parler de 10% de chômeurs, alors qu’un quart de la population est – par statut – à l’abri du chômage? Le pourcentage exact serait plus proche de 20% et l'écart avec l'Angleterre autrement cruel pour nos libéraux et socialistes non-blairistes !
Ce trou noir devient politiquement insupportable. Peut-on émettre des diktats idéologiques, culturels ou politiques, des suggestions fiscales, lorsque l’on fait silence sur 66% de la population?
Confronté à un tel silence, l’observateur honnête n’a d’autre issue que de tâtonner au gré des débats et des événements, pour se former son idée de la sociologie des classes moyennes, notamment lorsqu’elles sont protégées. C’est donc contraint et résigné que le citoyen abandonné se trouve réduit à évoquer les propos, ouvrages et programmes de personnalités aussi différentes qu’Emmanuel Todd, Jacques Chirac, ou Alain Cotta.
L’objectif est d’esquisser un portrait robot des classes moyennes protégées, de leur profil familial, de leur discours moral, de leurs préférences fiscales, de leurs modes de vie, de leur insertion dans le jeu des générations et des événements politiques marquants de la période 1970-2 000 .
Classes moyennes selon Emmanuel Todd
Tsunami pré-électoral dans un verre à dent Parisien en 1994! Fin 1994, E. Todd publie, pour la fondation Saint-Simon, une note qui fait grand bruit : «Les classes sociales et leur représentation ».
Non seulement il ose s’insurger contre le thème de l’homogénéité des classes moyennes, socle d’une France imaginée consensuelle, centriste par nature et prédestination, mais, prenant le contre-pied des sondages qui annonçaient Chirac perdant avec seulement 14% d’opinions favorables, il pronostique Chirac vainqueur parce que plus «à gauche» que Balladur et Delors. Pour Todd, la confusion et le malaise actuels viennent de ce que «
les élites politiques et journalistiques ont une vision fausse de la structure sociale, et notamment l’idée qu’une société dominée par des classes moyennes apaisées ne peut aboutir qu’à un consensus. Or c’est l’éclatement qui prévaut».
Il circonscrit une «caste sociale» comprenant environ 20% de la population, issue du progrès éducatif et constituée avant tout de compétences. Ce groupe comprendrait des cadres commerciaux, des fonctionnaires de catégorie A, des professeurs, des chercheurs, des avocats, des ingénieurs, et peut-être même quelques capitalistes. À l’issue de ce calcul, la France se trouve séparée en riches, puissants et pro-européens d’un côté, et tout le reste de l’autre. C’est, à l’exclusion de la passion anti-européenne, le thème de la fracture sociale que J. Chirac va reprendre pour l’élection présidentielle.
Classes moyennes selon Jacques Chirac Dans son livre de campagne «
La France une chance pour tous, » achevé d’imprimer en décembre 1994, soit un mois après la note de la fondation Saint-Simon, J. Chirac écrit :
«Les sociologues contemporains ont défini un groupe central, agrégé aux classes moyennes et représentant plus de 80% des Français. Ce constat fut globalement valable jusqu’à la fin des années 70: une croissance forte et des politiques économiques volontaristes avaient contribué à réduire les inégalités. Les mentalités des Français, leurs façons de vivre étaient devenues plus homogènes. La lutte des classes s’émoussait, l’égalité n’était plus un songe.
«Depuis au moins dix ans, l’ascenseur social est en panne. La société française se fracture, une lutte des classes menace de réapparaître. Une classe populaire formée d’ouvriers et d’employés, mais aussi d’artisans, de commerçants, de cadres, de chefs de petites entreprises, est de plus en plus coupée des sphères privilégiées. «Au sommet d’une pyramide sociale de plus en plus effilée, les cadres dirigeants et les milieux aisés s’isolent dans des certitudes trompeuses.
""Soyons lucides, nous sommes à la merci d’une explosion sociale qui peut intervenir sans délai. Les plus lucides pressentent la montée des périls. Déjà dans les banlieues déshéritées, règne une terreur molle. » ( Ecrit en 1994 !!! quel prophète !)
L’espace de quelques semaines, le Tout-Paris n’a parlé que de l’influence d’E. Todd, son «nouveau conseiller politique», sur J. Chirac. Hélas pour les commentateurs mondains, dans son dernier livre ( 5) lee «nouveau conseiller» ne mâche pas ses mots:
«Jacques Chirac devient l’archétype du politicien vide. Élu grâce à la mobilisation de toutes les forces de changement – les jeunes, les ouvriers exaspérés, des patrons de PME pleins d’espoir – il est devenu l’agent inconscient d’un curieux néo-marxisme en introduisant l’expression de “fracture sociale » Avec son retournement du 26 octobre 1995, il va provoquer l’un des plus beaux mouvements sociaux de l’histoire de France. » (S i c.)
Qui croire? Que croire? sinon que, s’agissant des classes moyennes, la confusion sociologique gagne la classe intellectuelle et politique, à gauche comme à droite. Il faut donc chercher ailleurs.
Classes moyennes selon Alain Cotta Alain Cotta est l’un des rares universitaires qui s’intéresse réellement et avec intellige,ce et finesse aux classes moyennes. Il a commencé par en décrire la psychologie, en 1983, avant d’en aborder la sociologie en 1994. Hélas! il parle dans le désert. Dans les années 80, Cotta propose le concept peu marxiste de «corporations», incrustées entre bourgeoisie et prolétariat au cœur de la France abritée.
<< Ce «nouveau tiers état » se concentre dans le tertiaire, un fourre-tout associant des activités des plus hétérogènes, qui se définit surtout de façon négative: le refus de la condition de prolétaire passe par la fuite à l’égard de toute activité, création ou intendance dont les biens physiques soient l’objet.
Ce tiers état constitue en outre un vaste sas où la bourgeoisie peut s’enfoncer sans paraître trop déchoir, et où la classe ouvrière peut s’anoblir sans trop trahir. Les situations de transition sociale difficile – le déclin chez les privilégiés, la promotion chez les défavorisés – suscitent une angoisse, source d’agressivité et de ressentiment >>.
D'où la thèse qui sous tend " Associations lucratives sans but " ( 1995), par son ambiguïté, le secteur non lucratif aidé offre donc aux intéressés des deux bords de la faille un «tranquillisant social». Ce qui ne compte pas pour peu dans le succès de la formule pseudo-associative, que l’on pourrait croire, du coup, inventée pour satisfaire aux angoisses des classes moyennes.
Le pire est devant nous. Plus la croissance est forte, plus les turbulences techniques sont grandes, comme c’est le cas actuellement, plus l’emploi stable garantit l’accès sans risque aux richesses anciennes et nouvelles, plus monte la demande de statut à vie. La «Net Generation» affole la génération de la libération des mœurs et de la lustrine! Cette obsession de stabilité se traduit aussi par la préférence pour la promotion régulière, sans à-coups, à l’ancienneté.
Moins la productivité des êtres peut être mesurée, moins le critère de la performance est opératoire pour rémunérer selon le mérite.( A. Cotta). Depuis 1970, l’un des mécanismes les plus pervers – parce que jamais avoué – aura été l’automaticité de la hausse des salaires, notamment au profit des cadres du secteur «subventionné-protégé», par l’extension de conventions collectives. Il est même arrivé qu’un gouvernement prévoie une automaticité «pour dans cinq ans», c’est-à-dire sur le dos de son successeur.
C’est l’une des plus lourdes rançons d’injustice sociale payées au fameux paritarisme «à la française»: la paix sociale par «l’achat à coûts indexés» d’appareils vieillissants à représentativité décroissante. C’est cela qui est en cause derrière le programme de Refondation sociale du MEDEF.
Alain Cotta, onze années plus tard, en 1994, étend sa recherche à la sociologie:
«Le mode de vie des classes moyennes telles que construites depuis 68 repose sur trois assises principales. «C’est d’abord la remise en cause du travail, non comme malédiction mais comme effort et mérite. L’accroissement des revenus de transferts ouverts à tous et la montée en puissance de la rente dans la classe moyenne permettent d’envisager de travailler moins.
«C’est ensuite, et plus encore, la détermination à émanciper la femme. Cette émancipation entraîne une recomposition de la population active, une part accrue de la TV dans l’éducation des enfants, une priorité à la sécurité et au compromis dans les rapports sociaux.
«Enfin, c’est la priorité absolue à la santé, bien avant la hausse du revenu et la diminution du temps de travail. » Les classes moyennes soutiendront les classes politiques dirigeantes, non seulement parce qu’elles profitent du statu quo, mais qu’elles souhaitent accroître leurs privilèges.
Les classes moyennes ont trois raisons de cautionner la politique actuelle.
La première concerne la démocratisation de la rente. Au cours des quinze dernières années, une importante fraction de cadres supérieurs et moyens, mais aussi de retraités, ont commencé à intégrer dans leur revenu une part non négligeable de produits de la rente.
Du coup, cette classe moyenne comporte un noyau financier composé d’actifs ayant accédé à la rente et de retraités suffisamment riches pour jouir d’un revenu égal à celui des actifs de leur catégorie. Début 2000, 8 millions de Français, soit 18% de la population âgée de 15 ans et plus, possèdent désormais une partie de leur épargne en Bourse. Désormais, la France compte plus de rentiers et plus de vieux que de pauvres. Les privatisations effectuées par la droite, et surtout par la gauche, ont provoqué une distribution sans précédent de «r e n t e- capital sans r i s q u e», distribution qui fait sonner faux le couplet paléo-marxiste sur l ’ affectation inéquitable des revenus du capital au détriment de ceux du travail, tout au long des années 70-90.
En réalité les salariés des firmes privatisées ont bénéficié de plus-values extraordinaires. Dans certains cas comme France Telecom, on peut parler de profits éhontés, eff e c t u é s sans risque et à crédit, en 1997 et 1998, par des agents restés fonctionnaires. À titre d’exemple, tel salarié ayant acquis, lors des privatisations d’octobre 1997, 305 actions de France Telecom au cours de 145,60F grâce à un prêt de 32.940F aurait pu les revendre en 2002, soit – après distribution supplémentaire de 47 actions gratuites fin 000– un capital de 44. 33 2 1F au cours en vigueur au 2 mars 2000; actuellement, 86% des salariés de l’entreprise sont actionnaires et 8 5% sont fonctionnaires. La ruée sur la Bourse, facilitée par le We b , surtout chez les jeunes, traduit une remise en cause de la relation traditionnelle entre le travail et l’argent.
La fièvre gagne jusqu’aux établissements scolaires. «C’est une rupture avec la génération 68, qui prônait l’imagination au pouvoir», analyse Laurent Muriani, professeur à HEC.
Et, pour en finir avec cette horreur libérale, il convient de rappeler que les stock-options ne sont imposées en France qu’à 26%, contre 4 0% aux USA où elles sont réintégrées dans le revenu imposable.
La seconde raison est la baisse des prix et la diversification des produits modernes d’équipement ou de consommation, biens et services, offerts aux ménages. L’ouverture des frontières, comme la baisse des prix, est donc fort appréciée, notamment des ménagères averties, jeunes, efficaces et travailleuses, donc modernes.
La troisième raison s’observe aux USA, mais pas encore en France. C’est pour la classe moyenne la disposition d’un prolétariat peuplé de gens fragiles, assurant les tâches ménagères ou de proximité (bad jobs), bref d’une domesticité pas chère, tout comme la bourgeoisie du XIX e siècle.
A. Cotta insiste: le gouvernement qui offrira cet élément de confort bourgeois pourra compter sur l’adhésion entière des classes moyennes. Et l’on pourra parler, au choix, de colbertisme ancillaire, de domesticité collective, de STO sanitaire et social, ou d’ateliers nationaux de la jeunesse.
L’alliance des privilégiés et des classes moyennes devrait donc perdurer, même dans le cas d’une franche exaspération des exclus et des marginaux. Ceux-ci, sont incapables de surmonter leurs différences d’âge, de sexe, de culture, d’origine, de profession, de localisation géographique pour s’unir contre l’ordre social. Si A. Cotta a eu raison fin 1994, l’avenir radieux s’ouvrirait à L. Jospin dont il anticipait, on l’a vu en introduction, un portrait robot prophétique. Mais son idée d’une homogénéité sereine et d’une domination heureuse des classes moyennes était pour le moins contestable.
Classes anxieuses et divisées
C’est un caractère particulier aux classes moyennes des sociétés modernes que d’être exposées à une grande instabilité psychologique et émotionnelle. ( Anna Harendt)
Dans certains cas, une régression psychologique peut concerner un nombre suffisant d’individus pour entraîner des changement inattendus ou dangereux, comme en Autriche. C’est ce que l’on appelle désormais la versatilité ou l’instabilité de l’opinion publique.
@On peut aussi évoquer des «jacqueries», venant compléter les émeutes urbaines, pour donner le tableau paradoxal d’une société tout à la fois repue dans ses masses et révoltées dans ses marges.( Ecrit en 2000 ! )
Les classes moyennes sont depuis peu divisées et malheureuses. La nouveauté politique en cette fin de siècle, c’est en effet l’angoisse et la discorde sous les coups de la mondialisation et des nouvelles technologies.
Des centaines de milliers, voire des millions d’emplois ne survivent que sous la protection du statut et de la préférence nationale en particulier dans le secteur public et subventionné.
La situation ainsi créée est explosive et ne saurait tenir lieu de projet pour la France. Et cette vérité s’impose peu à peu aux esprits comme aux organisations les plus réactionnaires, au premier rang desquelles les syndicats du secteur p u b l i c: enseignement, transports publics, administration fiscale, etc. Parlons donc des luttes internes aux classes moyennes pour le nouveau capital statutaire et culturel selon Bourdieu, c’est-à-dire: l’accès aux meilleurs établissements scolaires, du primaire aux grandes écoles, l’emploi à vie, la santé, l’absence de hiérarchie, de compétition et d’évaluation, la réduction du temps de travail sans réduction de salaire, la supériorité morale et le bon droit, bref le statu quo pour autrui et la promotion sociale pour soi, la permissivité pour l’individu et la contrainte pour la société.
Esquisse de portrait robot des classes protégées
À la question: peut-on parler des classes protégées en termes marxistes, même en l’absence quasi totale de statistiques et d’analyses socio-économiques fiables? la réponse est donc: fermement oui!
On retiendra cinq critères d’appartenance à ces classes.Le premier critère est celui de l’étroitesse de la relation à la dépense publique politisable, qu’il s’agisse de prélèvements, de transferts, d’institutions ou de statuts.
Le second est celui de la part du revenu disponible des ménages issue des transferts, c’est-à-dire du taux de socialisation des revenus. Ce taux est passé de 30% en 1981, à 36,1% en 1997, et varie fortement selon que les personnes sont en chômage, en activité, jeunes ou en retraite.
Le troisième mesure le rapport à l’emploi protégé par statut, soit près de 6 /7 millions d’emplois «p u b l i c s» au sens large du terme (État, hôpitaux, collectivités locales, établissements publics, entreprises publiques, associations subventionnées), qui – retraités compris – constitue le noyau dur des classes protégées. Les caractéristiques de l’évolution de ce secteur, au cours des vingt dernières années, sont : l’expansion, la décentralisation et la politisation.
Le quatrième est celui du rapport aux décisions politiques, qu’il s’agisse de décisions globales, catégorielles ou sectorielles, nationales ou locales.. Ainsi le SMIC concerne-t-il 2,4 millions de personnes et le RMI plus d’un million. La politique agricole influence fortement le revenu des 800.000 agriculteurs. Quelques 600 milliards de dépense de santé assurent le revenu et l’emploi de milliers de professionnels, libéraux ou non, médecins, industriels du médicament, pharmaciens, hospitaliers, ambulanciers, stations thermales, etc. En matière de retraites, 20% des 1000 milliards de pensions, soit 200 milliards de pensions non contributives, sont attribués par décision politique, ce qui explique la préférence des syndicats et des politiciens pour le système de répartition, qui permet, outre ce genre de distribution indue, des facilités de financement pour appareils sans troupes, toutes choses interdites en régime de capitalisation. On compte aussi 1.600.000 de salariés associatifs, dépendant pour une forte part de fonds publics. Il faut ajouter plus de 2 millions d’emplois marchands aidés.
Le dernier critère est celui du rapport à la «politique politicienne» , c’est-à-dire l’intérêt porté à la chose politique, soit par idéal, soit par profession, soit par carriérisme. C’est le vaste peuple des militants, des syndicalistes, des permanents associatifs, des politiciens locaux et nationaux, de leurs agents, de leurs obligés et de certaines franges du service public, comme les énarques, les avocats, les médecins, sans négliger les artistes subventionnés qui «a u t o g è r e n t» le budget du ministère de la Culture.
La conjonction de ces cinq critères explique les caractéristiques uniques du système français de prélèvements et de redistribution.
Approche par la préférence fiscale et socialeCôté prélèvements, le système français apparaît aussi hétéroclite que désaxé. En fait, il sert les intérêts des classes moyennes.
Les plus bas salaires supportent des taxes sociales plus que proportionnelles au revenu salarial. En la matière, près de 20% du PIB sont prélevés de façon non progressive et plafonnée. Les plus hauts revenus, ceux de l ’ é p a rgne, du patrimoine et de l’entreprise sont en revanche taxés à des niveaux anglo-saxons, c’est-à-dire «l i b é r a u x», à ceci près que seulement la moitié des ménages paie l’impôt sur le revenu et que 20% seulement de ces ménages supportent 80% de cet impôt. Entre les deux, c’est le gros morceau «é g a l i t a i r e» de la fiscalité indirecte, soit 66% des ressources de l’État payés sans considération de la capacité contributive des contribuables et de façon non progressive.
La fiscalité indirecte jointe aux cotisations sociales plafonnées est bien le système de prélèvement préféré des classes moyennes. Et ces prélèvements croissent, de 37% du PIB en 1974, au record absolu de 45,6% en 1999.
La preuve de cette préférence fiscale des classes moyennes est apportée paradoxalement par tout projet de réduction fiscale. Le dernier en date a confirmé une fois encore que toute réduction de l’impôt profitait d’abord et surtout aux plus taxés, soit à la fois les plus pauvres et les plus riches, résultat électoralement dangereux pour les tenants de la nouvelle alliance entre classes moyennes, classes populaires et excl u s.
En bas de l’échelle salariale, c’est la fiscalité calabraise qui anesthésie avec des prélèvements sociaux et indirects, donc indolores, plus élevés que l’impôt direct; en haut (hormis l’ISF) c’est la fiscalité américaine, qui s’affiche, mais reste modérée; entre les deux c’est la fiscalité «française». Christian Saint-Étienne parle à juste titre de populisme fiscal. Et si l’on considère l’évolution de la fiscalité depuis trente ans, toutes les décisions importantes ont été prises soit à contre famille, soit sans prendre en compte l’impératif familial. Ainsi des deux mesures les plus symboliques: la CSG et l’ISF. D’où l’on peut déduire, en guise de slogan fiscal : «Exception faite du PACS, enrichissez-vous fiscalement en dormant... seuls!»
Côté redistribution, le système français repose sur le thème de l’égalité et de l’universalité: aide à la famille pour tous, aide au logement, aide à l’éducation, à la santé, à la culture, Opéra compris, la même pour tous, mais avec des inégalités flagrantes en matière de retraites.
C’est dire que peu ou prou tout le monde est plus ou moins aidé, donc plus ou moins intéressé à la défense du statu quo.
La classe moyenne protégée profite, quant à elle, des avantages sociaux hier réservés à la seule classe ouvrière. Prélèvements sur les plus pauvres et les plus riches au profit du gros de la troupe moyenne, tel est le régime français, régime qui rencontre désormais sa principale limite: le coût de l’obscurité.
Après cinquante années d’État-providence, une évidence aurait dû s’imposer aux dirigeants: on ne peut durablement aider confidentiellement, à la fois, tout le monde également et les plus démunis spécialement.
En dépit d’un niveau de prélèvements de 3800 milliards, il manque toujours 40 milliards de RMI pour les plus démunis. Donc la solidarité n’est pas la justice, si la justice est ce qu’une société fait pour les plus faibles et les plus petits des siens.
Mais en matière de redistribution, de tous ces privilèges cumulés, le plus grand reste celui de l’emploi protégé à vie, qui est passé, en France, de un sur cinq en 1980, à un sur quatre en 1997, alors qu’il a baissé aux États-Unis, en Allemagne et en Grande-Bretagne, pour devenir inférieur à 16%. En profitent près de 6/7 millions de salariés publics protégés, tandis que le chômage pour près de 3 millions et la précarité pour 2,2 millions de Français se comparent à une population de 14,2 millions de salariés du secteur concurrentiel. Par conséquent, même en l’absence d’informations statistiques et sociologiques fiables, on peut comprendre pourquoi les classes moyennes protégées pèsent d’un poids électoral beaucoup plus que proportionnel à leurs effectifs, soit environ 33%.
De fait elles constituent le p r e m i e r, voire le seul bloc électoral, en masse et surtout en homogénéité, soudé qu’il est par la commune idéologie, par le discours de la génération morale et par la défense de privilèges liés au statu quo public, baptisé tour à tour «acquis sociaux», service public, exception française, «mouvement social», ou même, comme en 1981, «r u p t u r e avec le capitalisme».
Les classes concernées sont à la fois férocement attachées à un statu quo en forme de privilège et de rente, et d’autant plus anxieuses et angoissées devant tout abaissement de leurs protections, qu’elles voient la précarité d’abord, l’exclusion ensuite progresser autour d’elles et de leurs enfants.
Pour cet ensemble humain, hier toute atteinte, aujourd’hui la moindre critique directe ou indirecte au statut provoque la coagulation, puis la jacquerie de groupes entiers, car cette critique est perçue comme l’ouverture de la trappe qui peut entraîner la chute vertigineuse.
C’est ici le vivier du mouvement social de 1995 – soit la prétendue sympathie des usagers pour les grévistes de la RATP –, du renouveau trotskyste, de l’ordre moral nouveau, du lectorat de Viviane Forrester et de la jacquerie latente du secteur public entier début 2000. C’est lorsque les enquêtes de l’inspection des Finances révèlent aux Français l’état lamentable de leur administration fiscale que les syndicats de Bercy rejoignent ceux de l’enseignement, «remanient » Jospin , démettent Allègre et Sautter, et lui imposent Fabius et Lang.
Par ailleurs, il ne faut pas raisonner «France entière». Il existe, comme le souligne E. Todd, une France des classes moyennes protégées, à la structure familiale non nucléaire et vieillissante, dont la zone de domination est notamment le grand Sud-Ouest clientéliste.
En outre, il ne faut jamais cantonner l’analyse aux seuls actifs, il faut évidemment y intégrer les retraités. C’est très certainement le problème des retraites du secteur public qui constitue la pire menace pour le socle électoral des classes moyennes protégées. Non seulement les intéressés refusent de cotiser au niveau du secteur privé, mais ils revendiquent des retraites plus avantageuses
. L’opacité des rémunérations publiques et l’impossibilité d’appliquer les 35 heures achèvent de désigner le secteur public comme un bunker électoralement encerclé, d’où monte une seule clameur: «Des emplois!»
Morale de classe: relativisme, ingratitude et ressentiment .
Mais la question morale vient fragiliser la génération morale des classes moyennes protégées. Le nouveau modèle affiché est miné par l’insurmontable contradiction d’une morale à deux vitesses, l’une privée,l’autre publique, l’écart entre les deux constituant, avec l’invocation incantatoire à l’éthique, l’une des particularités de l’époque, qui a poussé ses libérations jusqu’au trou noir des désaffiliations.
Dans l’ordre privé, tout ne serait que jeunesse, libérations, droits, permissivité. Dans l’ordre public s’imposerait une exigence de type autoritaire, voire collectiviste, avec un appel sans cesse croissant à l’État. La revendication de la plus grande tolérance individuelle s’accompagne ainsi de la plus dure exigence collective, pour produire un mélange explosif: le «relativisme totalitaire». Tout se vaut, mais l’individu protestataire d’abord!
J. Julliard ne mâche pas ses mots:
«Quand la classe dirigeante trouve normal de s’affranchir des lois qui régissent le reste de la population, alors l’équilibre social se trouve menacé; l’Ancien Régime est de retour et la raison périt de sa trop longue compromission avec le privilège. Après avoir fait l’éloge de Patrice Pelat, Christian Prouteau et Bernard Tapie, François Mitterrand se fit le chantre de l’économie mixte. Le beau mixte en vérité, exécrable combinaison de l’affairisme d’État et de la spéculation privée! «Il est significatif que F. Mitterrand ait fait de Tapie le symbole de “la France qui gagne”. Que la gauche tout entière se soit fait un héros de ce pilleur d’épaves, qui reçut le droit de puiser à pleine main dans le trésor des banques nationalisées en dit long. Que les intellectuels, les journalistes à la mode, les présentateurs de TV se soient à leur tour laissé acheter pour faire l’éloge de ce Stavisky de music-hall, se disputant une place sur son yacht ou un fauteuil à ses côtés à la tribune du stade-vélodrome de Marseille, dit aussi la dépendance des informateurs
Ce n’est pas l’entreprise qu’on libéra, mais la jobardise, les délits d’initiés, la confusion entre le budget de l’État et celui des amis du pouvoir, bref tous les travers de la spéculation financière sauvage, sous la protection des plus hauts dignitaires de la République. On a ainsi compromis d’un coup, le socialisme, le libéralisme et la dignité de l’État. »
Éthique ou morale? Au bout de sa course, la « génération morale « trouve à peine la force de murmurer: « L’éthique – c’est-à-dire le choix – pour moi; la morale – c’est-à-dire la contrainte – pour autrui; et l’État pour payer. » Telle est l’une des raisons pour lesquelles la période apparaît ruisseler de bons sentiments et d’indifférence. L’ordre moral nouveau a décidé de ne rien appeler «déviance» ni «modèle», parce qu’il ne reconnaît aucun critère le lui permettant.
Sous le mot éthique, se cache une morale de la complaisance, une morale nécessairement de l’instant, du court terme, puisque fondée sur ce qui plaît. C’est, selon Finkielkraut, une morale de l’ingratitude: «Rien avant, rien autour, rien après, rien que moi. » Chacun doit être capable de définir sa part de vérité, car personne ne se bousculera pour lui apporter une réponse, au contraire: ce don serait compris comme une aliénation. Et une fois qu’il aura trouvé sa vérité, chacun se devra de la conserver de par soi, car toute tentative de généralisation serait perçue comme un prosélytisme
Dans le vide ainsi créé, l’État-maman" s’engouffre à reculons, comme aspiré par la demande instante d’intéressés affolés des conséquences privées de leurs choix collectifs. Mais cet État sans morale n’a pas de réponse; il ne peut que dépenser. Et l’enquête sur Les Valeurs des Français de s’étonner pour conclure: «Le libéralisme culturel se développe ainsi en sens contraire du libéralisme économique: les jeunes générations adhèrent au premier tout en cherchant à jeter les bases d’une nouvelle régulation des rapports privés, fondée sur les choix électifs et la confiance entre intimes; elles répudient le second et restent attachées en ce domaine, aux formes françaises de la régulation étatique. »
Il en résulte une morale du coup par coup, par saccades, lacunaire, contradictoire, la «morale TV» – ainsi on s’indignera à la fois d’une décision de conserver un fœtus mongolien et du refus de faire naître un fœtus séropositif –une morale de l’émotion, du refus de conclure comme de décider, morale particulièrement répandue chez les Verts, dans les milieu enseignants et des travailleurs sociaux, médicaux, culturels.
C’est une idéologie du relativisme, mais qui peut devenir incroyablement agressive, par exemple lorsqu’il s’agit des positions du pape et des catholiques en matière familiale et sexuelle. Définir, c’est exclure, mais il est interdit de me contredire...Selon cette idéologie, doit être combattue toute idée qu’il puisse exister un mal social objectif, qui puisse fonder un interdit. Par exemple, on minimise les méfaits du cannabis pendant que l’on accentue ceux du tabac et de l’alcool. Tout le monde est drogué, donc personne ne l’est. Il n’y a donc pas de raisons de considérer le toxicomane comme un déviant. Ou encore, l’accent est mis sur les crimes sexuels commis à l’intérieur de la famille, pour prouver que la famille constituée n’est pas plus vertueuses que la famille éclatée. Donc, cette dernière ne saurait être tenue pour déviante. Sous le soi-disant vertueux se cache l’hypocrite. Donc personne n’est vertueux.
L’objectif est le brouillage des repères. C’est la morale de l’apostat, celle de la mauvaise conscience, de la vengeance, du ressentiment et de la réparation. L’apostat étant celui qui estime avoir été roulé, l’apostat moderne œuvre inlassablement pour la réhabilitation de toutes les victimes de l’ordre moral ancien. D’où la hâte et le fanatisme de l’apostat terrifié. Il y a là comme un désir furieux de supprimer, avec les inégalités, les différences, tout ce qui risque de porter à conséquence. On devine une sorte de ressentiment de la part de ceux qui critiquent d’autant plus l’ordre ancien qu’ils n’ont pas accédé à ses effets positifs, confondus avec des contraintes. Il est vrai que le ressentiment consiste en la dévalorisation aigre de ce que l’on n’a pas su obtenir
Là se noue la contradiction insoluble de «la génération» entre vie privée et vie publique. Le plus grave est l’impact montant de cette «valse des éthiques» sur un corps enseignant dont on a vu qu’il constituait, outre le socle électoral de la gauche non communiste, son noyau militant et sa majorité à l’Assemblée nationale comme dans les autres assemblées élues du pays.
Des enseignants plus verts que roses
D’accusatrice qu’elle se croyait, l’école est devenue la principale accusée. Elle croyait faire la révolution: elle fait naufrage. La République lui avait confié la mission de construire la Nation et de transmettre sa morale, voici que non seulement elle doute, mais elle combat cette mission à travers ses ténors syndicaux et ses élus politiques.
Comment, dans ces conditions, pourrait-elle assurer l’intégration de jeunes immigrés en difficultés familiales, scolaires et identitaires? A. Finkielkraut, relève que les tracts contestataires d’autrefois sont les directives ministérielles d’aujourd’hui.
<<Voilà trente ans, c’étaient les comités de lycéens qui proclamaient que pour combattre les inégalités, les professeurs ne devaient plus se contenter de transmettre la culture qu’ils possèdent, mais éveiller la personnalité de chaque élève.
Désormais ce sont les inspecteurs d’académie qui s’expriment en ces termes. «La muse de l’insoumission inspire les circulaires. Nous vivons l’alliance du poète et du bureau, la fusion extatique de la langue de bois et de l’alphabet du cœur. »
Concernant les enseignants, les enquêtes du CEVIPOT permettent de saisir à quel point ces troupes militantes des classes moyennes protégées subissent autant qu’elles la transmettent cette nouvelle «morale»: «
Les enseignants sont hostiles au squat d’un appartement occupé, à 36% contre 51% des Français. Pour les chèques sans provision, comme pour le vol, l’écart entre les enseignants et les Français est de 59% contre 68%. Pour le refus de payer ses impôts comme mode de protestation, l’écart est de 43% contre 37%. L’occupation de locaux administratifs pour faire connaître ses revendications est approuvé à 6 6% contre 42%. Il s’agit donc chez les enseignants d’un moindre respect de la norme sociale que chez les autres citoyens, déclin inquiétant pour l’apprentissage civique à l’école. »
Voici que l’éditorialiste du M o n d e déchaîne la fureur de la Ligue de l’enseignement, pour avoir osé saluer le mérite de l’enseignement libre, en passe de réussir l’éducation des pauvres et des immigrés, notamment musulmans.
Se trouve ainsi confirmée la rupture qui se creuse entre le corps enseignant et la population. On assiste à un véritable renversement de l’opinion sur le rôle de l’école. Pour 61% des Français (10 points de plus par rapport à 1995), l’école doit en priorité donner le sens de la discipline et de l’effort, contre 35% qui pensent qu’elle doit avant tout former des esprits éveillés et critiques.
Cette évolution traverse tous les é l e c t o r a t s: + 10 points au sein de la droite modérée, +14 points au Front national, mais elle culmine à gauche avec une progression de 17 points. Aujourd’hui 57% des électeurs de gauche donnent la priorité à la discipline et à l’effort, contre 41% qui privilégient l’éveil et la formation de l’esprit critique. C’est dire que le pays rejette massivement la révolution «c u l t u r e l l e (2 2)».
Cette rupture doit être rapprochée du fait que le corps enseignant des lycées et collèges ne cesse de vieillir: l’âge médian s’est élevé de neuf ans, passant de 34 ans en 1978, à 43 ans en 1994, et de se féminiser : 58%. Pour l’ensemble du corps enseignant le vote «à gauche» reste prédominant : 74% chez les professeurs et 6 6% pour les instituteurs. Pour l’ensemble, la percée des Verts est rem a r q u a b l e: 4,7% en 1986, 8,8% en 1993 et plus de 17% en 1997.
Pour autant, cette rupture entre la société et le corps enseignant n’implique en rien une restauration des «vraies valeurs », entendue comme retour de balancier, voire retour en arrière. Ce dont il s’agit est un mouvement autrement profond, puisqu’il résulte de la modification des structures de production et des relations du travail. Les nouveaux services nourrissent une demande sociale croissante de compétence, de s a v o i r-faire, d’aptitudes diverses dans l’ordre relationnel.
On parlait hier de quotient intellectuel; on parle désormais de quotient relationnel.
Or, l’art des relations cela s’enseigne et cela s’apprend. Dans un univers marqué par l’affaiblissement du pouvoir prescriptif des normes, règles, traditions, perçues comme «r i n g a r d e s», «savoir se conduire avec les a u t r e s» devient une qualité essentielle( 2 3).
Et l’une des exigences comportementales nouvelles, c’est la confiance, laquelle ne va pas sans valeurs et pratiques, nommées fiabilité, honnêteté, ponctualité, propreté, etc. Cela se dit notamment:
«Chacun est libre de vivre comme il l’entend, tant qu’il ne gêne pas autrui.» Libéralisme, voire indifférence absolue en matière de mœurs privées s’accompagnent ainsi d’une exigence de plus en plus forte, voire impitoyable dans le vivre-ensemble au plan professionnel.
Et qui peut transmettre cette « valeur comportementale « de nos jours ? La Famille qui résiste, et elle seule.
Là, réside la pire condamnation de la fraction dévoyée du monde enseignant et autres travailleurs sociaux des banlieues, celle du modèle socio culturel éducatif permissif, véhiculé par la culture socio-cul, verte, rap et autres tag. Ce monde administre en se justifiant, tout en le sachant, tout en en faisant profession, voire tremplin politique, l’exclusion des plus faibles en relations. Pour la génération morale, l’heure n’est plus à l’inventaire mais au bilan.
Son talon d’Achille? Au plan public, les conditions dévergondées de la dépense publique; au plan privé, l’état affectif, moral, mental et intellectuel de ses propres enfants.
Le relais de générations qui s’annonce sera autrement cruel aux parents que celui de 1968.
Pour cette génération, le pire devient actuel et réel : rater son bonheur domestique et personnel et perdre ses acquis sociaux. Il est donc normal qu’elle réagisse avec un aigre ressentiment.
Pour les classes moyennes protégées, l’avenir est non moins sombre. Ce qu’elles avaient réussi à imposer depuis la crise de 1974, l’absence de réforme du secteur public et surtout de l’école, le maintien du statu quo fiscal et social, voire son amélioration par réduction du temps de travail et création d’emplois publics, la protection contre tout changement technologique, tout cela est désormais menacé.
Pour l’opinion publique, l’abandon de Claude Allègre par Lionel Jospin qui avait rempli sans contrepartie syndicale le tonneau sans fond de l’Éducation nationale, a révélé l’effondrement moral de l’«Église scolaire» de France. C’est le prix à payer pour les faibles, c’est-à-dire les mal éduqués, non qualifiés, non enseignés, non formés, donc pour l’emploi, et d’abord pour les jeunes. On ne peut proclamer à la fois: «Le bac pour tous! Le niveau monte! L’illettrisme se développe! Non à toute réforme!»
Les classes protégées ne sont plus dans le sens de l’Histoire, elles n’ont plus le vent en poupe, leur image devient mauvaise. Pour A. Minc, «
la révolution technologique aidant, l’Europe protégée des aléas monétaires par l’euro et la pression démographique issue du baby-boom disparue, une problématique nouvelle s’impose.
Sur le nouveau marché du travail, c’est le plein-emploi pour ceux qui veulent et peuvent travailler, l’immigration sélective dans les secteurs à forte croissance, l’exclusion pour 10%, la chasse aux embusqués de l’État-providence. Sur le plan de la réussite et de la fortune, le remplacement d’un capitalisme salarial par un capitalisme patrimonial laisse prévoir un creusement des inégalités et un déplacement du pouvoir de décision vers des instances collectives et transparentes de type fonds de pension.
S’agissant enfin de l’aptitude à entreprendre, la mondialisation concentrera les talents sur les zones les plus propices au tonus, à l’innovation, à la souplesse, à la jeunesse. Tous ces éléments mettent en cause le contrat social élaboré il y a cinquante ans, c’est-à-dire la promesse faite à chacun d’intégrer la classe moyenne. Les deux extrêmes sont en train d’être mis hors jeu; du côté des exclus, par l’impossibilité de participer à une économie de plein-emploi en train de renaître, du côté des plus dynamiques, par la tentation grandissante d’aller exercer leurs talents dans une économie globale qui survalorise la prise de risques».
On peut prévoir, avec A. Cotta, que la fracture sociale se situe désormais à la frontière entre les exclus et le bas de la classe moyenne. C’est dans cette zone que risque de monter une aigre violence chez des gens affolés et sans repères, prêts à tout, y compris au terrorisme, inaptes à la transparence et à la gouvernance tels Bové, Sud, les Corses, et jouant les médias nationaux et mondiaux contre les gouvernements élus et les juges.
Sans doute aurait-il fallu tenter d’être plus précis. Malheureusement, sociologues et experts font silence et les statistiques officielles sont muettes. D’ailleurs – le lecteur s’en sera rendu compte – dès qu’un point est apparu essentiel pour les sujets dont traite ce livre: famille, association, immigration, subventions, emploi, les statistiques manquent! Que font nos politologues? sociologues? anthropologues? statisticiens? Ils militent contre la liberté de penser .
À l’issue de ces analyses, il est légitime de conclure que la « génération morale, » menacée par ses enfants, produit un ordre moral en miettes, avec le concours des médias et du système politicien, pour défendre les intérêts matériels et symboliques de la fraction protégée des classes moyennes. Mais le système se fissure, comme le démontre le pourrissement des dossiers névralgiques: retraites, fiscalité, école, santé, Corse, en gros tout le secteur protégé. Une autre démarche politique devrait donc pouvoir être inventée et expérimentée dans la perspective des élections de 2002: la gouvernance civile.
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SECONDE PARTIE
Lecture de Louis Chauvel
INTRODUCTION p 9 à 16L’auteur présente son sujet avec une emphase trés excessive :
P 9. <<
Ce mouvement évoque la dérive des continents, il engendre des tensions telluriques, qui pourraient annoncer un séisme sans équivalent dans l’histoire récente… Des mouvements tectoniques laissent présager la venue du « Big Bang» une secousse de première ampleur. Crise identitaire profonde. Angoisses . Facteur majeur d‘instabilité politique >>.
Un tsunami français ?
P 13. "
Constat central de ce livre, situées hier au centre des espoirs,les classes moyennes deviennent un repoussoir dont il faut à tout prix sortir par le haut ".
CHAPITRE PREMIER « Définir les classes moyennes » p 17 à 48.
P 25 «
Le salaire offre ainsi une vision simple mais aussi excessivement simpliste ».
Premier biais, l’auteur ne parle que des actifs, et pire, que des actifs salariés soit 20 millions sur un corps électoral de 43 millions.
P 38 «
Les quatre classes moyennes » : soit supérieures ou inférieures et surtout soit secteur public ou secteur privé soit un pôle ancien d’agriculteurs, artisans, commerçants et un pôle nouveau de d’agents publics ».
P 30 : »
Il est impossible de définir une classe moyenne au singulier »P 35 «
Une participation exceptionnelle au tssus associatif et une propention à prendre le pouvoir localement en coloniszant systématiquement la société civile dans les domaines éducatifs, culturels ; voir dans la décision politique par voie élective. Les aspirations des classes moyennes quoique démesurées , trouvent un épanouissement plus que proportionnel dans les réalités sociales ».
.P 34 : «
L’accés limité des enseignants à la représentation politique ". P 62 « 2
millions de consommateurs rapatriés d’Algérie »
CHAPITRE II p 45 à 58 «
Que se passe-il dans la société française ? ».
P 45. «
Selon l’INSEE le taux de pauvreté baisse, les inégalités ne croissent pa,s les départ en vacances sont plus nombreux, le taux de propriété du logement croît, la mortalité décline".
P 48 .». "
Les maîtres d’œuvre de la rigueur dés 1983, jouent de la maîtrise des dépenses publiques ( endiguement de la croissance des droits sociaux, limitation d’embauche dans les services publics)" .
P 53.
« Dans un contexte de forte expansion de la dépense collective »
P 57 . «
Une famille stable protège mieux que les diplômes ce qui et source de reproduction sans contrôle institutionnel. Les relations familiales risquent de remplacer les relations du travail ce qui serait source d’inégalités aléatoires non prévisibles".
P 90. »
Dans un contexte d’inégalités croissantes ».
P 84.
Le secteur public s’est fortement retourné contre l’Europe +15 %P 96 . «
La ségrégation entre classes moyennes et l’ensemble constitué par les employés et ouvriers soit 60% de la population active. «
CHAPITRE III Les classes moyennes face au déclassement générationnel. P 59 à p 86
Relativisme généralisé P 94.
P 69. «
Il pourrait être désagréable aux jeunes d’apprendre qu’ils n’ont pas été seulement victimes d’un capitalisme neo libéral .. mais aussi d’un faux socialisme qui ne le a pas soutenus, qui leur fait payer des impôt indirects,et le prix d’un Etat Providence obèse qui ne leur bénéficie guère et au bout du compte leur fera supporter longtemps les dettes accumulées par leurs heureux prédécesseurs. »
P 77 .
La solidarité familiale et privée, menace pour la cohésion sociale ».
P 77 78.
«
La situation n’est soutenable que parce que la famille - les parent s- apporte un soutien économique considérable. Mais ceux qui rçcoivent le plus sont des enfants de familles mieux situées L’argent va à l’argent . Malheur à celui qui n’a pas le soutien du capital de sa famille. C’est une société de mendicité familiale. « Le soutien de la famille devient un moyen éssentiel de survie. »
: »
P 61 «
La génération 68 et le sacre des classes moyennes «
P 66 «
Les orphelins de 68 »
P 77 «
La Solidarité familiale ou impasse civilisationnelle ».
Chapitre IV
Les classes moyennes sans projet. P 87 à 103
P 87 "
L'évolution a profité aux plus riches en patrimoine et aux groupes sociaux les plus en difficulté" .P 91 à 99
Les classes moyennes c'est aussi un modèle, savoir : 68 dans le champ des moeurs et dans le champ politique et public 1981P 93 . "
le style 1981: L'anti racisme, l'anti homophobie,la tolérance généralisée,l'ouverture mentale à toutes les influences nouvelles.... Un relativisme généralisé".
P 102 Sans doute la clef du livre
" A l'opposé des autres pays, la France reste marqué par de classes moyennes dont le rapport au politique en comparaison avec leur rapport à l'ordre économique est une caractéristique centrale, prédominante: surtout à la mesure du mouvement de 1968 et de leur conquête politique en 1981, les classes moyennes intermédiaires ont eu relativement le dessus par rapport aux classse moyennes supérieures. Evidemment, cette configuration semble s'inverser".
CONCLUSION. «
Que faire ? » (sic)
P 107 «
Cela fait longtemps que les classes populaires doutent des leçons de générosité, de tolérance et ouverture prodiguées par les tenants de 68. »
P 105, .«
Les classes moyennes intermédiaires du public portées par la tendance précédente sont plus profondément touchées par ce recul » .
« Il faudrait réformer l’école et l’université…rediscuter de la hiérarchie des valeurs, de l’égalitarisme..Les années électorales sont rarement le bon moment pour poser des questions trop sérieuses . »
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TROISIEME PARTIE
LA REALITE SE FAIT CRUELLE AUX AVEUGLES
I
Jacques Delors: L'aveu.
" Le plus privilège source des pires inégalités , c'est l'emploi à vie
La seconde source d'inégalités , c'est le système éducatif".
Précarité : le pavé de Delors dans la campagneFRANÇOIS-XAVIER BOURMAUD.
Publié le Figaro 18 novembre 2006
DÉGRADATION. « L'emploi instable est l'une des principales causes de la croissance des inégalités de revenus en France », affirme Jacques Delors.
JACQUES DELORS était attendu sur le pouvoir d'achat... et s'est finalement exprimé sur l'emploi. Chargé par Dominique de Villepin de lui remettre son rapport sur « la France en transition 1993-2005 » pour préparer la conférence sur les revenus du mois prochain, le président du Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale (Cerc) a lancé à sa manière une charge contre la précarité.
« L'emploi instable est l'une des principales causes de la croissance des inégalités de revenus en France », affirmait Jacques Delors, peu après avoir remis son rapport au premier ministre. Le rapporteur général du Cerc, Michel Dollé, ajoutait : « Le problème de l'instabilité de l'emploi creuse de fait les inégalités de revenus beaucoup plus que les taux de rémunération » dans une dénonciation limpide des carrières alternant les contrats courts, les missions d'intérim et les périodes de chômage.
Ce faisant, l'ancien président de la Commission européenne renforce l'analyse des syndicats qui participeront à la conférence des revenus. La CGT a d'ailleurs salué dès hier le contenu d'un rapport ayant « le mérite de poser la question de l'accès de tous à un véritable travail et à une rémunération suffisante ». C'est un fait, plus le chômage baisse, plus ces derniers dénoncent l'accroissement de la précarité. Avec un argument à la clé : le nombre de RMistes n'a jamais tant augmenté depuis que le nombre de chômeurs se réduit. Corollaire : c'est de ce transfert des revenus de l'assurance-chômage vers des revenus d'assistance que proviendrait le sentiment diffus des Français de subir une perte de pouvoir d'achat et ce, en contradiction avec les chiffres officiels de l'Insee. L'institut statistique assure en effet que, depuis 1993, le revenu disponible des ménages a progressé au taux annuel moyen de 2,2 %. Alors « d'où vient le sentiment des ménages que leur situation financière s'est sensiblement dégradée ? D'où vient la polémique sur ce sujet qui s'est développée ces derniers temps ? », s'interroge le Cerc dans son rapport.
Critique en creux du système éducatif français Réponse : de la précarité de l'emploi. « La fin du contrat de travail avec une entreprise peut avoir des conséquences importantes sur le revenu s'il y a passage plus ou moins long par le chômage ; elle en a aussi dans d'autres domaines, notamment du fait de l'arrêt de la protection sociale complémentaire d'entreprise en matière de santé ou concernant l'accès au logement ou au crédit », souligne le Cerc. L'organisme s'était déjà penché sur cette question de l'instabilité et d'insécurité dans l'emploi dans un rapport publié l'année dernière. Ses membres estimaient déjà que le raccourcissement des périodes de chômage pourrait contribuer à réduire les inégalités salariales.
Le Cerc ajoute cette fois d'autres propositions. Notamment celle d'« ouvrir un chantier d'intérêt national [...] pour les 190 000 jeunes qui sortent tous les ans de l'école ou de l'université sans diplôme et qui se retrouvent sans moyens pour se défendre sur le marché du travail », selon Jacques Delors. Une critique en creux du système éducatif français, et plus précisément du supérieur puisque, comme le rappelle le rapport, s'il était encore possible il y a quinze ans de sortir de l'université sans diplôme et de trouver facilement du travail, « ce n'est plus le cas aujourd'hui ». « Après un échec dans les deux premières années d'université, les étudiants sont même désavantagés par rapport à ceux qui entrent dans la vie active avec seulement le baccalauréat », souligne le rapport.
Présenté comme un simple état des lieux, le rapport du Cerc va en fait bien au-delà. En abordant le thème du pouvoir d'achat par la précarité de l'emploi, en dénonçant implicitement le fonctionnement du système éducatif, en relevant par ailleurs les inégalités territoriales, le Cerc met le doigt sur des enjeux qui se retrouveront au coeur de la campagne présidentielle..
II
Consensus à droite sur le fiasco éducatif français.
<<La France prépare mal l'avenir de sa jeunesse, par Raymond Barre et Pierre Messmer>>
Raymond Barre et Pierre Messmer sont anciens premiers ministres. Le groupe de travail, placé sous la présidence de Marcel Boiteux, réunissait, outre les deux auteurs, Michel Albert, Gabriel de Broglie, membres de l'Académie, Christian de Boissieu, Jean-Michel Charpin et Jean-Philippe Cotis..
Publié le 18 janvier 2007.Le Figaro
La société française est inquiète. Inquiète pour ses enfants, inquiète pour son avenir. Le malaise des jeunes est devenu un thème courant. Depuis un an, l'Académie des sciences morales et politiques a entrepris un travail de fond sur cette question dont elle publie aujourd'hui les conclusions dans un essai au titre sans appel : La France prépare mal l'avenir de sa jeunesse (Éditions du Seuil). Ce livre est le fruit de réflexions fondées sur les travaux scientifiques de chercheurs de la Rue d'Ulm, rassemblés autour du professeur Daniel Cohen. Ce n'est pas l'esprit partisan qui nous conduit aujourd'hui à prendre la plume ensemble pour la première fois. C'est la gravité de faits irréfutables que nous avons constatés. Optimistes et déclinistes pourront bien s'affronter pour savoir si le verre est à moitié plein ou à moitié vide ; le fait est qu'il se vide. La France n'est sans doute pas encore au bord du gouffre, mais il est plus que jamais urgent de prendre conscience des erreurs qui l'y mènent.
Pour protéger les emplois, les Français ont accepté d'en exclure de nombreux jeunes. Aujourd'hui, 1 sur 4 n'a pas décroché d'emploi stable trois ans après la fin de sa formation ; on en comptait 1 sur 10 en 1982. Les politiques suivies - rigidification du droit du travail et « partage de l'emploi » - ont eu pour effet de créer des barrières presque infranchissables entre les titulaires des emplois protégés - privés aussi bien que publics - et ceux qui en sont exclus : les 20-30 ans, mais aussi les 50-65 ans.
Car l'emploi, contrairement au pain, ne se partage pas ; il se multiplie par le travail. L'accès à l'emploi se fait dorénavant sur le mode de la « file d'attente », comme dans tout système de pénurie organisée. La France consacre pourtant plus de dépenses que ses voisins aux dispositifs d'aides à l'emploi des jeunes. Mais ces mesures ne seront jamais que des palliatifs si le droit du travail n'est pas réformé. Les pays scandinaves, en favorisant une protection des personnes et non des emplois, ont prouvé qu'il était possible de modifier de manière efficace les institutions du marché du travail sans renoncer pour autant à la garantie de sécurité à laquelle aspirent les salariés.
Le dualisme du marché du travail se double de celui, tout aussi pernicieux, du système éducatif. L'école et l'université se sont ouvertes massivement. Mais cette ouverture a engendré autant de désillusions qu'elle avait suscité d'espoirs. D'élitiste qu'elle était et d'égalitaire qu'elle devait devenir, notre école est devenue plus injuste. L'égalité des chances n'a pas progressé. Elle a même régressé pour les plus grandes écoles. Les fils d'ouvriers et d'employés représentaient 25 % des admis à Polytechnique il y a 50 ans ; ils sont 1 % aujourd'hui. En dehors des cursus d'excellence, seules les filières professionnelles font l'objet d'une certaine sélection et d'une certaine réussite. Ceux qui ne peuvent y entrer viennent s'échouer en masse dans les formations générales des universités. Et là, après avoir perdu leur temps, ils subissent quand même une sélection : celle de l'échec. Les tabous de la gratuité, du refus de la sélection et le manque d'autonomie des universités rendent l'enseignement supérieur difficilement réformable, sauf par contournement ou à la marge grâce à la création de filières spécialisées, due aux initiatives heureuses de certaines équipes pédagogiques.
Les jeunes restent beaucoup plus longtemps dépendants de leur famille du fait de l'allongement des études et des difficultés d'insertion. Et c'est sur eux que pèsera bientôt le poids croissant des retraites de leurs aînés, et le service d'une dette publique exponentielle. Si en core cette dette servait à préparer l'avenir !
Mais les financements publics de la recherche - qui représentent la moitié de son budget - ont fortement régressé. Dans un monde mû par le progrès rapide des technologies, ce relatif désinvestissement est désastreux.
Les exemples étrangers montrent qu'il n'y a pas de fatalité à une telle situation. Ce n'est pas la mondialisation qui aggrave à ce point les dualismes de notre société ; ce sont nos propres idées reçues. Alors, tant pis pour les jeunes ? Sans nul doute, si nos concitoyens et ceux qui aspirent à les gouverner décident, dans les mois qui viennent, de continuer à privilégier les positions acquises et à repousser les indispensables adaptations aux défis internationaux que nous devons relever.
III
Intéressant commentaire de l’Observatoire des Inégalités; l'école encore l'école.« Classes moyennes » est un terme ambigu qui exige clarification. En revenant sur les deux oppositions classiques (« ancienne » versus « nouvelle » classe moyenne et « intermédiaire » versus « supérieure ») il est possible de distinguer quatre fractions spécifiques, dont le lien à l’école est bien tranché. La dynamique démographique de ces quatre fractions a été profondément modifiée au cours des trente dernière